Au mas de l’olivier

                                                                                      Servas, le 11 aôut 1891

Ma chère Layla,

Nous voici arrivés à destination. Je t’épargne les détails des voyages en train et de notre interminable traversée de plus de trente heures en vapeur, si ce n’est pour te dire que je suis bien heureuse d’avoir retrouvé la terre ferme. Je n’ai décidément pas le pied marin ! Dès que la mer était un peu houleuse, je devais m’allonger, impossible pour moi de regarder l’horizon sans me sentir mal. À peine avions nous mis pied à terre que nous devions nous assurer d’avoir tous nos bagages, de les confier à un porteur et de partir tout de suite pour la gare. Une gare immense, bruyante, grouillant de monde, il fallait faire attention à ne pas nous perdre, je tenais fermement Elisabeth d’une main, tandis que Louis nous tirait vers le train. C’est à peine si j’ai pu lire les destinations indiquées sur le panneau d’affichage. Quelle excitation en voyant les noms de villes telles que Gênes, Turin, Milan d’un côté, Paris de l’autre. Je les lisais à haute voix, imaginant des lieux fascinants. Elisabeth demandait si sous pourrions aller à Paris, un jour ?  Mais Louis ne répondait pas. Elisabeth trottinait en serrant fort ma main.  Je me retournais régulièrement pour voir si elle allait bien, ses yeux étaient partout : « Regarde, Maman la belle dame !» s’écria-t-elle en voyant passer une dame très élégante en robe de mousseline et d’organza. La belle dame était postée devant l’affichage de notre train dont je n’ai pu lire les arrêts. Je demandais à Louis combien d’arrêts nous avions. Quand il me dit cinq, je pensais, mon dieu, c’est si loin ! Elisabeth était toute contente, malgré sa fatigue car il avait pris des billets en première afin qu’on ait plus de confort. Installés dans un joli compartiment avec des fauteuils en cuir, avec aux murs de jolies représentations des villes que nous allions traverser.

Le frère de Louis est venu nous chercher à la gare d’Alais. J’étais tellement intimidée en rencontrant Pierre que j’osais à peine lui parler. Si tu m’avais vue, tu aurais bien ri. Mon visage devait être pivoine, je sentais la chaleur monter, même mes oreilles devaient être toutes rouges, tellement je les sentais brûler. Les deux frères se ressemblent assez, mais Pierre a les cheveux bien plus courts, gris sur les tempes et une moustache grisonnante. Tout de suite, il a pris Elisabeth dans ses bras et l’a installée à ses côtés sur la cariole. Elle était contente de prendre les rênes et de répondre à toutes les questions de son oncle. Pierre m’a paru beaucoup plus bavard que Louis. Il parlait sans arrêt, ça me donnait presque le tournis. Il avait l’air heureux de rencontrer sa nièce et je me suis demandé pourquoi il n’avait pas d’enfants. Bien entendu, je ne lui en ai pas fait la remarque, mais j’ai posé la question discrètement à Louis qui a haussé les épaules, comme toujours. Sur la route, j’ai remarqué que Louis se dressait et regardait au dehors comme un enfant. Je ne peux te dire si Alais est une jolie ville, nous n’avons fait que la traverser rapidement et je me concentrais pour essayer d’entendre Pierre au-dessus du bruit de la route et comprendre ce qu’il disait. Il m’a raconté qu’une fois, leur père était allé chez le barbier à Alais et en plein milieu de la coupe, tandis que le barbier s’affairait à son travail, il s’était vanté en disant : « Monsieur, vous savez qui vous rasez ? Je suis le maire de Servas. » Le barbier s’est fondu en excuses « Ah ! Monsieur, je ne suis pas digne de raser un homme de votre importance », il a posé ses ciseaux et l’a laissé repartir avec une moitié de barbe. J’ai ri en imaginant la scène mais je ne l’ai pas cru. Pourtant, il insistait : « je vous promets que c’est vrai. Elisabeth tu demanderas à ton grand-père ! » disait-il. Louis s’est contenté de lever les yeux au ciel.

Arrivés sur un chemin bordé de cyprès, Louis fit signe à son frère de s’arrêter, puis, en sautant à terre, il demanda si nous voulions continuer à pied. Il me tendit les bras pour m’aider à descendre. Elisabeth hésitait, elle ne voulait pas rester seule, mais l’idée de marcher n’avait pas l’air de l’enchanter. Louis caressa l’encolure de la jument et proposa à Elisabeth de rester avec son oncle. Il lui indiqua les deux chemins d’un large geste, montrant bien qu’ils se rejoignaient et lui promis que nous les rattraperions vite à l’étable, et qu’arrivés là-bas, il lui montrerait comment bouchonner la jument. Une main en visière sur son front, Elisabeth  suivait les indications de son père, effectua le même geste, acquiesça, me fit un petit signe de la main avant de se rassoir auprès de son oncle.

Le mas familial se trouve dans un village minuscule, il n’y a que quelques maisons en pierres, une mairie, une chapelle, un café qui fait aussi office de boulangerie. Heureusement, nous ne restons ici que le temps de trouver un endroit comme nous avions à Bénisaf, une jolie ville, avec une petite école. Même en fin d’après-midi, il fait ici une chaleur étouffante, j’ai l’impression d’être dans une étuve, si loin de la mer. À perte de vue, s’étend une terre aride, brûlée par le soleil, sans le moindre cours d’eau à perte de vue. Les arbres aux feuillages brûlés ne parviennent même pas à projeter de l’ombre. L’entrée de la propriété est marquée par en vieux mur en pierre couvert de lierre et bordée d’une allée de cyprès au bout de laquelle se trouve une grande bâtisse entourée d’oliviers. Louis m’entraîna de l’autre côté, dans un fourré. Avec une étincelle dans les yeux, il m’expliqua que c’était ici qu’il allait quand il était petit. Il marchait vite et devait se retourner pour m’aider à détacher les ronces qui s’accrochaient à ma jupe, s’arrêtant en même temps pour ramasser des mûres gorgées de jus. Je sortis un mouchoir de ma poche pour en rapporter à Elisabeth quand il me prit la main et se mit à courir dans une autre direction. Il voulait tout me montrer et pour la première fois, il se mit à parler de son enfance, de ce qu’il faisait quand il était tout seul ici et qu’il venait se réfugier dans le sous-bois. Il parlait vite, ne finissait pas ses phrases, passait du coq à l’âne et j’avais du mal à le suivre.

« Tu ne te sentais pas seul ? J’aurais bien aimé t’avoir connu quand tu étais petit, lui dis-je, je t’aurais tenu compagnie. »

Il me prit dans ses bras et m’embrassa. Je tournais la tête dans la crainte d’être vue de quelqu’un, mais il m’assura que personne ne pouvait nous voir ici. Son bras autour de ma taille, nous reprîmes notre marche, contournant le sous-bois jusqu’à l’étable. Avant d’entrer, il me guida derrière pour me montre un figuier.

« C’est moi qui l’ai planté !  J’avais six ans ! »

Layla, si tu l’avais entendu, j’imaginais tout à fait l’enfant qu’il avait pu être. Cette fois, c’est moi qui n’ai pu m’empêcher de l’embrasser, les bras autour de son cou tandis qu’il cherchait à cueillir des figues. Pierre avait dételé la jument devant l’étable et installé Elisabeth sur la croupe. Je craignais qu’elle se salisse, je ne voulais pas qu’elle se présente toute poussiéreuse à ses grands-parents, mais Louis courut prendre la bride et lui fit faire un petit tour. « Tiens-toi bien droite. Il te faudra d’autres vêtements pour pouvoir monter. Je t’apprendrais », lui dit-il. Je les suivais des yeux et imaginais Elisabeth avec une belle robe, montant en amazone, La voix de Pierre me demandant si nous n’avions jamais monté à cheval avant me tira de ma rêverie. Je le vis écarquiller les yeux de surprise quand Louis lui cria que nous avions plus l’habitude des chameaux, Il n’en avait jamais vu. En sortant, j’époussetai la robe d’Elisabeth et la recoiffai rapidement afin de la rendre un peu plus présentable.

« Je ne voudrais pas que tes parents nous prennent pour des souillons,» dis-je à Louis, en frottant les mains sales d’Elisabeth. 

La mère de Louis se tenait bras croisés sur le perron, imposante malgré sa petite taille. Elle nous toisa du regard et se fendit d’un simple :« Quand vous voudrez passer à table… », avant de tourner les talons et de disparaitre dans le couloir. Vraiment, je m’attendais à tout sauf à un accueil aussi froid. Une femme qui n’a pas vu son fils depuis dix ans et qui rencontre sa petite-fille pour la première fois ! Je n’ai pas eu le temps de réagir car son père est arrivé et tout de suite, il m’a prise par les épaules et m’a embrassé sur les deux joues en s’écriant : « Ah, mignonne ! Si j’avais vingt ans de moins ! » Ensuite, il se pencha vers Elisabeth, lui fit le baise-main en demandant à son fils qui était cette charmante demoiselle qu’il avait ramené avec lui. Elisabeth rougit et se cacha derrière son père, un sourire aux lèvres.

Valérie, l’épouse de Pierre est venue nous saluer, très poliment. C’est une femme discrète, qui parle peu. J’ignorais qu’elle était leur cousine et qu’ils ont grandi ensemble. C’est leur mère qui a forcé cette union, pour ajouter quelques hectares à leur terrain. Pierre avait d’abord refusé ce mariage mais sa mère s’est couchée et a refusé de quitter la chambre tant qu’il n’épouserait pas sa cousine.

Louis a envoyé sa candidature pour un poste d’enseignant dans la région. Avec les recommandations que nous avons eues, il est assez confiant. Le soir, il me montre une carte et nous discutons ensemble des différentes options. Après tout, qu’est ce qui nous retient ? Nous pouvons très bien aller plus loin, vers le nord, mais il me dit que j’aurais bien trop froid.

Je te raconterai dès que nous aurons trouvé, Adieu, ma chère sœur.

Yona ne quitte plus sa chambre. Une migraine la cloue au lit. Les volets restent fermés car la lumière du jour lui fait mal aux yeux. Quand elle tente de se lever, elle bouge avec lenteur pour ne pas perdre l’équilibre. Sa vision est altérée par de grosses taches noires devant ses paupières. Au moindre mouvement, une envie de vomir l’assaillit. Malgré les hoquets et les spasmes, rien ne sort de son estomac vide, qu’un liquide jaune et visqueux au goût acre. Elle a l’impression de brûler tellement elle a chaud. L’air est sec, irrespirable. L’après-midi, la maison entière est plongée dans la pénombre. Il faut doubler d’efforts pour maintenir le soleil dehors. Les rares brises sont les bienvenues. Assis sur le rebord du lit, Louis lui tend une tasse de thé sucré, l’aide à boire, par toutes petites gorgées. Elle a si soif. Elle l’entend murmurer :

—Doucement !

Trop tard. Il rapproche la bassine, retient ses cheveux derrière sa nuque.

—Tu as laissé une lettre pour ta sœur sur le bureau. Tu veux que je te la poste ?

Yona secoue la tête brusquement avant de retomber sur l’oreiller trempé. Elle détourne la tête et étend son avant-bras sur ses yeux.

—Demain, j’irai avec toi, répond-elle d’une voix faible.

—Si ça ne va pas mieux, je fais appeler le médecin. Tu ne peux pas rester comme ça.

—Ce n’est rien. Juste une migraine, souffle-t-elle, en plissant les yeux pour le voir.

Louis sait très bien qu’elle n’a jamais eu de migraines avant et qu’une migraine ne dure pas si longtemps, mais il ne dit rien.

Le lendemain, il finit par faire venir le médecin. Celui-ci sert vivement la main de Louis et demande d’un ton jovial :

—Alors, c’est donc vrai, ce qu’on raconte, tu es revenu !

Après un instant d’hésitation, Louis reconnait derrière les lunettes épaisses, son ancien camarade de classe.

—Claude ! Tu as repris le cabinet de ton père ? Je ne t’imaginais pas devenir médecin, toi aussi.

—Parce que je n’étais pas bon élève ? Eh bien, tu vois, je suis le docteur Claude Trescol, comme mon père. Il faudrait qu’on aille boire un verre, que tu me racontes toutes tes aventures. Ici, comme tu le sais, il ne se passe pas grand-chose, dit-il en riant.

Louis  sourit et le guide jusqu’à la chambre.

—Je vous laisse, fait-il en ouvrant la porte.

Après avoir ausculté la malade, le médecin sort de la chambre, ferme la porte derrière lui et regarde Louis d’un air navré.

—Je te conseille de l’emmener à l’hôpital au plus vite. Elle a une forte fièvre. Tousse-t-elle ?

Perplexe, Louis secoue la tête.

—Je ne crois pas…je ne sais pas.

—Je te recommande de l’amener à Marseille au plus tôt.

—Si loin ? demande Louis, soudain très inquiet.

—Je connais un très bon médecin là-bas. Elle sera bien mieux suivie qu’à Alais. Je vais écrire une lettre que tu donneras au Docteur Dubois. Ainsi, elle sera admise tout de suite.

Louis le conduit vers la cuisine.

—Qu’a-t-elle donc ? demande-t-il.

—Je ne peux rien te dire avec certitude. Il faut qu’elle fasse des examens. Mais ne t’alarme pas, si elle se fait soigner, tout ira bien.

Installé à la table, Claude rédige rapidement une lettre qu’il tend à Louis.

—Merci, Claude. Combien je te dois ?

Le médecin se lève et hausse les épaules.

—Rien, voyons. À votre retour, tu m’offriras un verre et on rattrapera le temps passé.

Le lendemain, Yona se sent un peu plus de forces. Elle voudrait rester, mais Louis insiste, lui répète ce que le médecin lui a dit. Accrochée à son bras, elle marche lentement vers la cariole. Pierre empoigne les quelques affaires des mains de son frère et les pose dans la cariole. Louis serre sa fille contre son cœur, l’embrasse tendrement.

—Tu seras bien sage, promis ?

Elisabeth hoche la tête d’un air triste. Elle ne veut pas qu’ils la laissent seule.

—Je veux venir avec vous, dit-elle, d’une voix pleine de sanglots.

—Ce n’est pas un endroit pour les enfants. Nous reviendrons très vite. Maman a besoin de repos et de soins.

—T’inquiète pas, petite, lui lance son oncle, ta mère sera en de bonnes mains, on te la ramènera en pleine forme.

Yona est emmitouflée dans son grand châle. Louis l’installe à l’arrière de la carriole. Elisabeth monte embrasser sa mère qui tourne la tête.

—Maman ?

—Ne t’approche pas trop, mi vida, je ne veux surtout pas que tu sois malade, toi aussi.

Louis prend sa fille par la taille, la soulève bien haut en souriant, puis la repose au sol et l’étreint une dernière fois. Le cœur serré, elle regarde l’attelage s´éloigner et reste voir son  père lui faire signe jusqu’à ce qu’il disparaisse au coin de l’allée. Sorti pour les saluer, son grand-père lui tend une main caleuse et ils retournent vers la maison en silence. Que va-t-il faire de cette petite qu’il connait à peine ? Lui qui n’a jamais eu de fille, se sent à la fois gauche et attendri en présence de l’enfant.

—Ils sont partis ? Vous en avez mis du temps, crie la grand-mère d’une voix nasillarde, la tête dans l’embrasure de la fenêtre.

—Tu peux parler, tu n’es même pas sortie, grommelle le grand-père en lâchant subitement la main d’Elisabeth.

—Louis est à plat ventre devant les simagrées de sa femme. Ils seront de retour en un rien de temps. Elle a attrapé un courant d’air, voilà tout.

Elisabeth a l’impression que sa grand-mère ne fait que critiquer sa mère. Pour ne plus l’entendre, elle court chercher du réconfort dans son coin secret au fond du jardin. Il y a là, dans un petit enclos, quelques lapins qu’elle est chargée de nourrir tous les jours. Elle ouvre le loquet pour entrer, pose au sol le papier journal qui contient les pelures de légumes que la bonne lui met de côté et met quelques pelures sur sa main tendue qu’elle tend vers eux. Elle les regarde renifler sa main et s’approcher. Leurs moustaches lui chatouillent les doigts. Un des lapins, moins sauvage que les autres, a fini par se laisser apprivoiser. À présent, il vient vers elle quand il l’entend arriver. C’est le plus gourmand et le plus dodu. Il se laisse même caresser sur le ventre et entre les oreilles en émettant de petits sons doux et ronronnants. Elle leur a donné à chacun un prénom. Allongée auprès d’eux, elle leur parle, leur raconte qu’elle n’a personne avec qui jouer. Elle regrette parfois d’avoir quitté son pays et ses amies qu’elle ne reverra sans doute jamais. Elle n’a personne à qui le confier, ne veut pas faire plus de peine à ses parents. Parfois, elle montre au lapin grassouillet une carotte entière ou un poivron qu’elle a chipé à la cuisine. Les lapins sautent autour d’elle et retournent manger dans leur clapier. Avant de repartir, elle nettoie leur litière, met du foin, remplit leur mangeoire et leur remet de l’eau fraîche qu’elle prend à la source, comme son oncle lui a montré. Au début, il l’accompagnait pour lui montrer les gestes à effectuer. Il nettoyait rapidement, sans se soucier des lapins.

—Comment s’appellent-ils ? avait-elle demandé.

Pierre avait haussé les épaules en riant. Il n’avait jamais pensé à leur donner de nom, pour ne pas s’attacher, lui avait-il dit. Elisabeth avait froncé les sourcils sans comprendre. Voyant qu’elle se débrouillait, il avait fini par lui laisser la responsabilité. Le soir, il lui demande si elle a bien fermé l’enclos.

Les jours passent ainsi sans autre activité. L’absence de ses parents pèse sur Elisabeth. Et si sa mère ne guérissait pas ? Elle a peur de la perdre, elle aussi, et de rester toute sa vie seule. Sa tante l’aide parfois à s’habiller et à se coiffer, mais ne lui parle pas vraiment. Quand il la croise et la voit seule, Pierre l’emmène aussi parfois voir les chèvres ou la jument et lui explique comment s’occuper des animaux.

—Ton oncle va faire de toi une vraie petite fermière, s’écrie le grand-père d’un ton jovial. La grand-mère, toujours occupée autour de la maison, secoue la tête.

—Qu’est-ce que vous avez tous les deux avec cette gamine ?

Antoine soupire et reprend la lecture de son journal.

Les clefs que Louise garde autour de la taille sur une longue chaine en argent, tintent à chacun de ses pas. Même la petite bonne s’immobilise et baisse la tête au bruit du trousseau. Elisabeth essaie de se faire toute petite, évite cette grand-mère qui l’effraie. Elle redoute les heures des repas, où toute la famille se retrouve autour de la table. Les conversations entre Pierre et sa mère tournent autour de l’exploitation. Louise, qui tient toujours les comptes, passe en revue les dépenses de la semaine. Elisabeth s’ennuie et regarde sa tante du coin de l’œil pour imiter ses gestes, sa posture à table et essayer de se tenir le plus convenablement possible.

—Elle ne dit jamais rien cette petite, s’écrit Antoine. Le chat a volé ta langue ?

— Antoine, tu sais très bien que les enfants ne doivent pas parler à table, s’écrit Louise, d’un ton autoritaire avant de se tourner vers sa petite-fille qui tire doucement sa langue à son grand-père.

—Voyons, qu’est-ce que c’est que ces manières ?

Le grand-père se tourne vers Elisabeth et lui dit avec un sourire :

—Tu t’inquiètes pour ta mère, pas vrai ? Moi, Princesse, je n’ai jamais été malade. Jamais vu de médecin et je ne m’en porte que mieux. Quand j’avais 17 ans, ton arrière-grand-mère m’avait obligé à consulter car elle me trouvait mélancolique et pâlot. Il m’a demandé ce qui n’allait pas. J’ai répondu que j’avais envie de baiser. Sais-tu ce qu’il m’a dit ? Eh bien baise, mon couillon ! J’ai suivi son conseil à la lettre ! hélas, il n’y a plus de médecins remarquables comme cet homme-là.

Il éclate de rire et se tape la cuisse de sa grosse main.

—Antoine, ce n’est pas comme ça qu’on parle à une enfant, s’écria sa femme en rougissant et en se raidissant sur sa chaise.

Elisabeth sourit sans comprendre puis baisse la tête et pose délicatement ses couverts dans son assiette vide, côte à côte, en travers de l’assiette, comme sa grand-mère le lui a recommandé.

—Tu as fini, tu peux te lever de table, dit sèchement sa grand-mère. Je t’ai mis des pelures de côté dans la cuisine, pour les lapins.

Elisabeth la remercie, fait une petite révérence à son grand-père qui répond d’un clin d’œil et quitte la salle à manger. Du couloir, elle entend sa grand-mère qui continue à houspiller son mari pour sa vulgarité. Valérie, qui n’a pas dit un mot de tout le repas, se lève et aide la bonne à débarrasser.

Le dimanche matin, Elisabeth est réveillé en grande pompe par sa grand-mère. Il faut mettre ses plus beaux vêtements, bien se débarbouiller pour faire bonne impression à l´église.

—Je me doute bien que tu n’y as jamais mis les pieds, petite youpine. Tant que ton père était ici, je n’ai rien dit, mais là, il est temps de t’éduquer, qu’il le veuille ou non. Es-tu seulement baptisée ? s’exclame t’elle soudain, en levant les bras au ciel. Mon Dieu, mon Dieu, je n’y avais même pas songé. 

Elle se signe avant de se pencher au-dessus de sa petite fille pour mieux lui attacher le col de sa robe. Elisabeth frissonne au contact de ses doigts glacés et osseux. Elle ne veut pas y aller mais n’ose rien dire.

—N’oublie pas la génuflexion en entrant dans l’église. Et tu répondras oui, mon père si le curé s’adresse à toi.

—C’est ton papa ? s’écrie Elisabeth avec étonnement.

—Quelle bécasse ! répond la grand-mère en prenant appui sur l’épaule de l’enfant pour se redresser.

Sans plus attendre, elle lui prend la main et la traine hors de la chambre sans cesser de parler. Elisabeth ne comprend rien aux radotages de sa grand-mère et n’a qu’une envie, fuir au fond du jardin.

—Te rends-tu compte, Antoine, que cette petite n’est même pas baptisée ? C’est pour cela que sa mère est malade et que son frère est mort. Punition divine ! Voilà ce que c’est que de vivre comme des païens !

Faisant mine de ne pas écouter, le grand-père met son chapeau, prend sa canne et laisse passer sa femme et sa petite fille devant lui, puis leur emboite le pas en soupirant. Il tire une pipe de sa poche qu’il remet immédiatement, en apercevant le regard noir de sa femme.

—Oui, je sais on ne fume pas avant la messe, j’avais oublié. Quelles manies de bonnes-femmes ! marmonne-il avant que celle-ci ne puisse dire un mot.

Valérie et Pierre attendent déjà au bout de l’allée de cyprès. Elisabeth remarque que sa tante porte une belle robe ornée de dentelle et se tient légèrement appuyée sur une ombrelle. Pierre n’a pas sa chemise en lin habituelle et porte une veste sur une chemise blanche amidonnée.

—Toujours en retard ! s’écrie Pierre en souriant.

—C’est ta mère, comme d’habitude ! bougonne Antoine.

—Evidement ! Je suis obligée de tout faire dans cette maison ! se plaint Louise.

Valérie ouvre son ombrelle et prend la main de sa nièce.

—Il faut toujours qu’elle se plaigne, lui souffle-t-elle.

Elisabeth regarde sa tante avec étonnement, mais déjà Valérie tourne la tête et se renferme dans son silence habituel. Elle marche d’un pas rapide et Elisabeth doit faire des grands pas et sautiller pour pouvoir la suivre.

La messe est d’un ennui terrible pour Elisabeth. Se lever, s’agenouiller, s’asseoir, se relever. Combien de fois doit-elle répéter ces mêmes mouvements ? Sans compter les coups de coudes de sa grand-mère quand elle fait ses signes de croix à l’envers. Elle essaye de comprendre ce que le prêtre raconte, mais ces mélanges de français et de latin lui échappent.

La célébration terminée, ils doivent encore attendre un long moment. Valérie salue ses parents venus les rejoindre à la sortie de la messe. Quand Louise les voit, elle leur fait une bise, du bout des lèvres et pousse Elisabeth vers eux.

—Dis bonjour à ton grand-oncle et à ta grand-tante, lui dit-elle.

Elisabeth s’exécute d’une voix timide. Ils lui posent des questions sur ses parents, mais elle n’ose pas répondre et se cache derrière sa tante.

—Qu’avez-vous pensé du sermon ? demande Louise. Il a une voix un peu monocorde, ce curé. Les sermons de Marius sont tellement mieux, il a une belle voix qui porte, de la prestance. Celui-ci se fait bien vieux. On aurait bien besoin de sang neuf !

Ils approuvent d’un hochement de tête et demande poliment des nouvelles de Marius et de Louis. La faim tourmente Elisabeth qui n’a rien avalé depuis la veille. Combien de temps va-t-elle devoir attendre ? Elle ne sait que faire et observe du coin de l’œil son grand-père jouer avec sa pipe pour passer le temps. Sentant que sa petite-fille s’ennuie, il s’approche d’elle.

—Regarde, petite, je vais te montrer quelque chose. Tu ne dis rien à ta grand-mère, hein ? Elle piquerait une de ses colères.

La pipe entre les dents, il dévisse le pommeau de sa canne et en sort une toute petite fiole qu’il passe sous le nez de la fillette. La forte odeur d’alcool la fait reculer en plissant le nez. Le grand-père remet la fiole dans la canne  aussi vite qu’il l’a sortie.

—Ça sent mauvais ! Qu’est-ce que c’est ?

—Cognac ! Et du bon. Ça rend la messe plus agréable.

Il passe un doigt sur sa bouche et tous deux ont un sourire de complicité.

Ils rentrent enfin à la maison sous une chaleur écrasante, accompagnés des parents de Valérie, invités à déjeuner. Celle-ci se montre plus souriante en leur présence. Au salon, les adultes parlent en savourant un minuscule verre de porto. Elisabeth jette un œil vers la porte dans l’espoir de voir entrer ses parents à elle aussi. Une seconde, le cœur battant, elle croit que les prières du matin ont servi à quelque chose. Elle se sent prête à prier tous les jours. Pierre, semblant lire dans le regard de sa nièce, lui murmure « bientôt ». Elle n’ose pas montrer sa déception et reste debout dans le salon, sans savoir que faire. La conversation tourne autour d’elle, de ses parents, Louise insiste sur son manque d’éducation, mais Elisabeth fait semblant de ne pas entendre. Enfin, ils s’installent à table. Les couverts en argent et la belle vaisselle ont été sortis pour l’occasion. La bonne pose un grand récipient au centre de la table et se retire en silence. La grand-mère se lève pour servir les convives un à un. Chacun tend son assiette qu’elle remplit d’une louchée de plat en sauce. Un parfum de tomates et de thym s’élève. Derrière son nuage de fumée, Louise est fière de montrer sa réussite à ses invités et d’avoir de la bonne viande et du lard à leur servir. Cette nourriture provenant de leur terre et de leur labeur. Bientôt, on n’entend plus que le tintement des couverts dans les assiettes. Après avoir tout avalé et saucé avec un morceau de pain, Elisabeth tend timidement son assiette une deuxième fois à sa grand-mère.

—Ah ça me fait plaisir, je vois que tu as de l’appétit. Sa mère ne la nourrit pas cette enfant, elle est toute menue !

Elisabeth est si heureuse de voir sa grand-mère esquisser enfin un sourire qu’elle demande :

—C’est très bon, Grand-mère. Qu’est-ce que c’est ?

—Ton lapin, ma chérie. Tu l’as si bien nourri qu’il était gras comme un cochon. Alors ce matin, couic.

Elle fait le geste de tordre un cou. Le visage d’Elisabeth se décompose. Elle lâche son assiette qui retombe sur la nappe dans un bruit sourd, a un haut le cœur et vomit sur le parquet de la salle à manger avant de courir se réfugier dans sa chambre en sanglot.

—Qu’a-t-elle donc ? En voilà des façons ! Il y a des fessées qui se perdent ! » s’écrie Louise.

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