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Car vous avez été étrangers

Idée de départ : L’arrivée en France de mon arrière-arrière-grand-mère.

J’aime fouiller dans les vieux papiers de famille, sortir une lettre au hasard et la lire. C’est comme un voyage dans le temps, des bribes de vies se dévoilent, des noms, des lieux et j’imagine les non-dits, ce qui aurait pu se passer entre ces lettres, ces actes de propriété, anciens passeports, livrets de famille et vieilles photos. Je me demande de quel personnage célèbre ils étaient contemporains et s’ils auraient pu se croiser.

Personnages : Yona, d’origine juive (son nom signifie colombe en hébreu) mais non pratiquante, mariée à un français, Louis. Ils habitent une belle maison à Beni-Saf, en Algérie avec leurs deux enfants, Elizabeth âgée de huit ans et Daniel, trois ans.

Louis, le père, est le pilier de la famille. Il doit se montrer fort et protecteur. Il s’inquiète pour la santé de ses enfants et pense que s’ils tombaient malades ils seraient mieux soignés en France. Les enfants feraient aussi la connaissance de leurs cousins et de leurs grands-parents paternels. Les grands-parents maternels sont décédés récemment.

 Layla (qui signifie nuit en hébreu), la jeune sœur de Yona, partie vivre au Maroc, après la mort de leurs parents. Plus jeune, plus insouciante que sa sœur. Elles restent très proches néanmoins et s’écrivent régulièrement.

Elizabeth, la fille aînée, qu’on appelle Elie, perd son petit frère.  Elle doit grandir tout d’un coup, être forte pour sa mère. Elle devient une adulte trop tôt mais saura, du moins en apparence, s’adapter à la vie en France.

Daniel, petit garçon frêle et souvent malade.

Un patient qui occupe la chambre voisine de Yona à l’hôpital de la Conception à Marseille. Celui-ci n’est autre qu’Arthur Rimbaud, malade et amputé À son retour d’Aden. Mais à l’époque, il n’était encore qu’un inconnu et lui-même ignorait que certains de ses poèmes avaient été publiés. Il ne s’intéressait plus à ça.

Isabelle, la sœur d’Arthur qui s’occupe de lui et essaie de le convaincre de retourner chez leur mère, dans les Ardennes.

Les destins se croisent sans vraiment se rencontrer, avec comme point commun : la perte et le désir de retour.

Lieux, époque : 1891, Béni-Saf, Oran et Marseille

Début de la nouvelle : description de la maladie de Daniel sous forme lettre de Yona à sa sœur.

Action : Yona a perdu ses parents récemment et son fils Daniel, très malade, finit par mourir aussi.

Sentiment de déchirure dû à ces pertes et accentué par le départ du pays, qu’elle accepte essentiellement pour son mari et sa fille, qu’ils puissent commencer une nouvelle vie. Mais certaines blessures ne s’effacent pas, tout juste parviennent elles à être supportables.

Action : Louis, décide de quitter l’Algérie et de retourner en France dans la ferme de ses parents à Servas, dans le Gard.

Yona écrit à sa sœur Layla. Elle lui fait part de ses peurs, sa tristesse, son prochain voyage.

Certains passages sont racontés sous forme épistolaire.

Action : Fin mai, le bateau part pour Marseille emportant avec lui Yona, Louis et Elizabeth. Yona reste longtemps à l’arrière du bateau et regarde le port s’éloigner et avec lui sa vie passée. Elle retient ses larmes. Sa vie s’arrête là, entre Oran et la mer. Le jour commence seulement à se lever.

Action et description : Louis serre sa femme et sa fille dans ses bras. Il leur raconte la France qu’elles ne connaissent pas. Elizabeth aura des cousins avec qui s’amuser et les grands-parents paternels seront heureux de la voir. Il décrit  le mas provençal de Servas,  mais ce sont des mots inconnus pour Elizabeth.

Dialogue entre Louis et Yona, sur le pont du bateau :

̶ Y’a-t-il au moins une synagogue, là-bas ?

̶ Une synagogue ? Mais chérie tu n’y allais jamais à Beni-Saf. Tu t’étais d’ailleurs disputée avec ta mère quand tu as épousé un goy comme moi.

̶ Oui mais c’était là-bas. Et je savais que je pouvais toujours changer d’avis. Tu connais le dicton : « Je crois au soleil, même s’il ne brille pas, je crois en l’amour même s’il ne m’entoure pas, je crois en Dieu, même quand il se tait »

̶ Je te trouverai une synagogue, ne t’inquiète pas. Je te la construirai moi-même, s’il le faut.

Action : après la traversée, la famille arrive à Marseille. Yona est fiévreuse et trop fatiguée pour entreprendre la dernière partie du voyage en cariole. Ils s’installent quelques jours dans un hôtel près du port, sur la cannebière, afin qu’elle puisse se reposer avant de continuer jusqu’à Servas. Louis en profite pour visiter la ville avec sa fille.

A Servas, Yona ne se remet toujours pas et Louis finit par l’emmener à l’hôpital de la Conception à Marseille. Sur les conseils du médecin, Yona tente de faire une petite marche tous les jours et de prendre un bain de soleil dans les jardins de l’hôpital. C’est ainsi qu’elle rencontre le patient de la chambre voisine, un homme à la peau abîmée par le soleil qui tente désespérément d’apprendre à marcher avec une seule jambe et des béquilles et souvent accompagné de sa sœur, Isabelle, une dévote, toujours un chapelet entre les mains. Yona les entend se disputer et ce couple improbable éveille sa curiosité. L’homme aussi parle de l’Afrique. Il n’a rien d’un poète et ne parle jamais de son passé, uniquement de son prochain retour à Harrar et Aden.

La fièvre monte et Yona finit par délirer et demande à repartir pour Oran. Elle s’éteint en novembre 1891. De la chambre voisine, on entend crier « Dites-moi à quelle heure je dois être transporté à bord ! »

Car vous avez été étrangers

                                                                                      Béni-Saf, le 25 Octobre 1890

Ma chère sœur,

J’espère que vous êtes bien installés dans votre nouvelle maison. Elizabeth te remercie pour ton colis.  

Je m’inquiète pour Daniel qui est de nouveau tombé malade. Je suis restée à ses côtés toute la nuit. Il avait beaucoup de fièvre. Je prie pour qu’il aille mieux. Louis parle de plus en plus de retourner en France. Il dit que nous serions mieux soignés là-bas. J’hésite encore car Daniel est trop faible pour la traversée et notre vie est ici, que ferais-je si loin ? Quand te reverrai-je ? Louis me promet que les enfants seront bien là-bas, qu’ils s’amuseront avec leurs cousins de France.

Pour lui, c’est facile, il a toute sa famille à Servas. Tu verrais la joie dans ses yeux quand il me décrit le mas de ses parents ! Il promet de planter un dattier pour moi et un abricotier pour Elie, tu sais à quel point elle aime les abricots. Il me répète sans cesse que là aussi ils ont aussi des figuiers. Je lui ai dit qu’il n’était pas question de partir en hiver. Peut-être au printemps, quand Daniel ira mieux.

Yona fut interrompue par une quinte de toux de son fils. Elle s’allongea à ses côtés.

Elizabeth entra silencieusement dans la chambre, releva la couverture sur sa mère et tira rideau d’où s’échappait un rayon de soleil.

-Ils dorment tous les deux, dit-elle tout bas à son père.

-Tant mieux. Ta mère doit être épuisée. Le docteur va bientôt arriver.

                                                        Béni-Saf, le 3 février 1891

Ma Layla,

Pardonne-moi d’avoir tant tardé à te donner dse nouvelles. Louis a dû t’écrire à ma place, je n’en avais pas la force. Heureusement que ma petite Elie nous donne le courage de continuer. Je sais que c’est aussi difficile pour elle que pour nous. Louis a décidé de partir dès que nous aurons réglé nos affaires ici. Il pense qu’Elizabeth besoin d’un nouveau départ.

Aucun parent ne devrait réciter le Kaddish pour ses enfants. Ce n’est pas dans l’ordre des choses. Louis a beau me répéter que les gens qu’on aime ne meurent pas, qu’ils continuent à vivre en nous, chaque fois qu’on pense à eux. On ne peut pas demander à une mère de se contenter de ça ! C’est pire que si on m’avait arraché une jambe.

Il y a eu erreur, quand les parents nous ont nommées, par quelle ironie portes-tu le nom de la nuit quand c’est moi qui connais les ténèbres ? Tu aurais dû, toi, être la colombe. Chaque lettre de toi me donne une étincelle d’espoir.

Tous les jours je pose un brin de jasmin sur la petite tombe de Daniel, qu’il sache que je ne l’oublie pas. 

Je t’embrasse.

Quand le bateau partit pour Marseille, Louis Yona et Elizabeth restèrent sur le pont. Elizabeth retint ses larmes en voyant le port s’éloigner. Le jour commençait à peine. Louis serra sa femme et sa fille dans ses bras. Il leur raconta la France qu’elles ne connaissaient pas, la ferme de Servas, le parfum de la lavande, mais Elizabeth, ne parvenait pas à voir les images que son père décrivait. Elle s’imaginait le port de Marseille semblable à celui qu’elle voyait disparaitre à l’horizon. Une colline avec un vieux rempart et des oliviers, de la terre ocre et aride, la méditerranée à perte de vue et l’odeur du jasmin.

Yona aperçut le regard triste de sa fille.

-Il faut tenter de vivre, ani ve’ata*, lui chuchota-t-elle.

Arrivés en France, ils restèrent quelques jours à Marseille, Yona se sentant trop fatiguée pour entreprendre la route en cariole jusqu´à Servas.

-Juste pour un jour ou deux jours. Tu peux en profiter pour visiter la ville avec Elie, dit-elle d’une voix frêle à Louis qui s’inquiétait de son teint blême et de son front brûlant. 

                                                                            Servas, le 29 mai

Ma petite sœur,

Elizabeth s’adapte vite à la vie ici, elle grimpe aux arbres avec ses petits cousins et rend sa grand-mère folle. Quant à moi, j’ai une toux qui persiste et comme un sifflement quand je respire. Louis veut que j’aille voir un médecin, mais j’ai peur qu’il ne dise rien de bon, et ça me fait tant de bien de voir ma petite Elie commencer à sourire que je ne veux pas lui gâcher sa joie et lui donner à nouveau du souci. Elle en a assez eu pour son jeune âge.

La plume me tombe des mains, je t’embrasse de tout mon cœur.

Louis observait avec crainte sa femme dépérir. Elle finit par accepter de se faire soigner et un matin, la tenant près de lui, emmitouflée dans un grand châle malgré la chaleur de juin, il entreprit la route vers l’hôpital de la Conception à Marseille.

Il logea au même hôtel sur la Cannebière et rendait tous les jours visite à sa femme. Le médecin conseilla à Yona de prendre un bain le soleil tous les jours. Elle allait donc attendre Louis sur un banc dans le jardin de l’hôpital. Là elle croisait souvent le patient de la chambre voisine, un homme au teint basané, du même âge qu’elle, qui s’efforçait rageusement de marcher avec des béquilles. Yona se demandait dans quelles circonstances il avait perdu une de ses jambes mais n’osa pas lui demander. Sa sœur, à l’allure austère s’asseyait souvent près d’elle, un chapelet toujours entre les mains. Elle s’occupait de son frère de façon presque maternelle, ce qui semblait amplifier la mauvaise humeur de ce dernier. Yona les regardait avec curiosité. La femme avait les yeux bleus, le teint très pale et les cheveux blond. Elle s’habillait à la mode européenne et lui, avait un air berbère. Acariâtre, il se plaignait d´être là, quand d’autres l’attendaient à Aden. Sa sœur lui suppliait de retourner à Roche avec elle plutôt que de repartir pour l’Afrique mais il lui rétorquait que le climat des Ardennes lui serait insupportable. Yona demandait ensuite à Louis où se trouvaient les Ardennes et de lui décrire ces paysages du Nord qu’elle ne connaitrait pas.

Malgré les soins et le repos, la fièvre monta et Yona, étendue sur son lit, réclamait son fils.

Un soir, de l’autre côté du mur, on entendit crier « Dites-moi à quelle heure je dois être transporté à bord ! ». Louis se pencha pour embrasser sa femme mais ne sentit plus son souffle.

*moi et toi

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