Le coussin de soie rouge

Concours  » Petite brocante de l’intime. Quand les objets, les sons, les odeurs ou les gestes déclenchent une impression de réminiscence. Et vous ? À l’instar de Marcel Proust, quelle est votre madeleine ? « .

Prix spécial Originalité
Agnès BOURHIS pour  » Le coussin de soie rouge « 

Chaque fois que je touche de la soie, mon corps s’électrise. Parfois, j’entre dans un grand magasin, juste pour me souvenir. Les  yeux fermés, je frôle l’étoffe du dos de la main, la caresse. Mon pouls s’accélère, tandis que j’approche la soie de mon visage, la passe le long de mes joues. Il ne m’en faut pas plus.

Je me revois, j’ai dix-sept ans. La grande pièce aux tentures cramoisies est sombre, l’air est suffocant. Seules quelques lampes ici et là, diffusent une faible lumière orangée. Les tapis persans qui jonchent le sol, s’enchevêtrent les uns sur les autres, étouffent le bruit des pas. Des voix d’hommes, coupés de rires de femmes s’élèvent. Je distingue leurs formes étendues sur des coussins profonds, leurs visages dissimulés derrière les volutes de fumée bleue. Dans un coin, près du bar, une petite brune, vêtue de voiles transparents joue une étrange mélopée sur un vieux piano. Un frisson me saisit, c’est ma première fois. Mon cœur palpite, je ne sais comment me tenir et j’enfonce les poings dans mes poches, d’un geste gauche. Mes camarades m’ont planté là, devant la porte. Quand ils ont appris que je n’avais encore jamais embrassé de fille, ils se sont cotisés pour m’offrir cette soirée. À présent, je voudrais m’enfuir, mais je ne peux pas les décevoir.

Fanny me saisit par le bras et m’entraîne vers un des canapés. Ma tête plonge au creux des coussins de soie rouge. Penchée au-dessus de moi, ses lèvres écarlates laissent paraitre de petites dents blanches, semblables à des perles. Les billets que je lui ai tendu d’une main fébrile, dépassent encore du haut de sa guêpière. Deux auréoles brunes s’échappent des bonnets de dentelle qui ne parviennent pas à retenir sa large poitrine. Les yeux mi-clos, mes doigts dessinent timidement les contours de son corps lourd. Soudain, un remord me saisit et je me redresse. D’un geste ferme, elle me repousse et je retombe parmi les coussins. J’en empoigne un que je plaque contre mon visage, pour ne plus voir, ne plus penser. Ces gestes que je croyais instinctifs doivent en fait s’apprendre, comme une leçon. Apaisé par le parfum musqué du coussin, je me concentre sur l’enseignement de cette femme, experte en amour. Tous mes sens sont en éveil. Les mains sensuelles de Fanny glissent le long de mon corps, le façonnent. Elle déboutonne ma chemise, dégrafe mon pantalon et sa langue glisse le long de mon cou, descend avec lenteur, s’attarde autour de mon nombril, avant de reprendre son chemin plus bas. Fanny m’avale tout entier, je perds la tête, sombre dans un gouffre. Ma respiration saccadée s’accorde aux hoquets dissonants du piano. Le poids de cette femme dont les jupons me couvrent à présent le torse, m’écrase. Elle se déhanche dans un va et vient endiablé. Mon cœur s’arrête de battre, et je risque un coup d’œil rapide au-dessus du coussin. La tête de Fanny est jetée en arrière, son dos cambré forme un arc. D’instinct, mes bras se tendent vers elle et s’agrippent à son flanc pour la ralentir. Elle se laisse guider quelques secondes et plante ses yeux dans les miens, un sourire aux lèvres. Les mains posées sur les miennes, son corps s’accorde au rythme que j’essaie d’imposer. D’un coup, elle, émet un petit rire et plaque ses paumes sur ma poitrine avant d’accélérer à nouveau. Mon sang ne fait qu’un tour, j’ai soudain un spasme d’agonie comme si Fanny m’avait transpercée d’une épée. Un cri s’échappe, du plus profond de moi. Je me mords les lèvres pour l’arrêter. Elle se relève alors, satisfaite. Après avoir rajusté ses jupons, elle ramasse le coussin tombé au sol et me le jette à la figure.

Alors seulement, je remarque ma nudité. D’un accès de pudeur retrouvée, je me couvre avec le coussin de soie rouge. La grosse Fanny me tourne le dos et se recoiffe devant le miroir de la cheminée. Je la vois qui passe un pouce sur sa bouche pour estomper les traces du rouge à lèvres qui a coulé. Son reflet dans la glace m’apparait maintenant dans toute sa splendeur voluptueuse et ne me fait plus peur. Déjà elle s’éloigne de moi, à la recherche d’un autre, me laissant seul, étourdi, sur le canapé. Ma main caresse la soie rouge, cependant que je reboutonne ma chemise. Je sens les effluves que Fanny a laissées sur moi. Ma peau a perdu son goût d’enfance. En me rhabillant, je m’aperçois qu’il me manque un bouton. Comment vais-je expliquer cela à ma mère ? Personne ne me regarde, je saisis le coussin et quitte le bordel. Les gars sont là dehors, ils m’attendent. L’un d’eux, le regard brillant, jette sa cigarette et demande :

—Alors ? Raconte !

Un sourire béat m’empêche de parler. Sous l’acclamation générale, je lève bien haut le trophée de soie rouge que j’ai emporté. Cette femme a fait de moi un homme.

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