Mauvais sang

Toutes les lettres tombent des mains de Louis. Penché sur la malade, ses doigts lui effleurent le cou, remontent le long de sa nuque. Quelques gouttes de sueur perlent à ses tempes. Il pose une paume sur son front brûlant. Avec une inquiétude croissante, il lui parle, lui conseille de boire un peu pour se rafraîchir, demande si elle a trop chaud. N’obtenant aucune réponse, il entrouvre la fenêtre pour faire passer un peu d’air froid. À la voir tous les jours, il n’avait pas encore réalisé à quel point elle avait maigri. La main de Yona, squelettique disparait dans la sienne. Il la serre contre sa joue et, de sa main libre le pouls de Yona. Les battements de cœur sont faibles, espacés. Saisi de peur, il lâche le bras qui tombe mollement sur le drap et sort à la hâte chercher un médecin. Dans le couloir, il hèle l’interne qui sort de la chambre voisine. L’homme le suit et ausculte Yona, inconsciente.

—Elle a besoin de repos. Nous allons la garder sous surveillance. Rentrez-chez vous. Repassez demain, je vais parler avec son médecin traitant, assure-t-il.

Une main sur la poignée de la porte et l’autre dans la poche de son tablier bleu, l’interne continue son diagnostic pendant que Louis ramasse les feuillets et les range à la hâte. L’encre renversée a maculé le cuir de la pochette. D’une voix rauque, Louis insiste pour rester et attendre l’arrivée du médecin. L’interne répète que la malade a besoin de calme. Sortant une montre de sa poche, il ajoute que l’heure des visites touche à sa fin. Il ignore que les patients en fin de vie ont une dérogation à cette règle. Louis le trouve antipathique et regrette de l’avoir appelé mais l’énergie lui manque pour tenir tête. Perdu dans ses pensées, il quitte l’hôpital et déambule au hasard des rues. Pourquoi a-t-il entre les mains les lettres de Yona et aucune de Layla ? Ce devrait-être le contraire. Qui est Layla ? Où est-elle ? Il se dit qu’il a sans doute mal vu, cherche une explication. Ses pas l’ont mené jusqu’au port. Epuisé, il entre dans un café. L’endroit pue l’alcool et le tabac froid. Une jeune serveuse lui demande ce qu’il veut boire. Il hausse les épaules d’un air égaré et s’assoit dans un coin calme, à l’abri des regards. La jeune femme apporte une absinthe et une carafe d’eau fraiche.

— C’est notre spécialité. Un apéritif bien de chez nous. Claironne-t-elle.

Voyant qu’il ne réagit pas, elle verse elle-même l’eau sur la cuillère argentée posée en travers du verre. D’un œil distrait, il voit le sucre se dissoudre et les liquides se mélanger en une jolie couleur verte aux senteurs anisées.  Il pose la pochette sur la table et sans oser l’ouvrir, caresse les motifs orientaux gravés dans le cuir à l’odeur de fumée. Son index glisse avec douceur, retrace les pleins et les déliés de la calligraphie. Jamais il ne s’est demandé si ces motifs avaient une signification. Il est passé à côté de tant de choses, absorbé dans son travail, ses soucis, il a ignoré ceux des autres autour de lui. Il finit par ouvrir la pochette de nouveau, étale les pages sur la table devant lui, médusé. Les pages sont remplies, jusque dans les marges, de l’écriture serrée de Yona. Pas la moindre réponse de sa sœur, aucune enveloppe cachetée. Seule une petite enveloppe s’échappe du tas de papiers. Il la saisit. À l’intérieur, une mèche de cheveux bruns attachée par un ruban noir. Il la referme vite. Sur le devant de l’enveloppe, à peine visible au crayon, il discerne la phrase « Pour Layla, cheveux de mon unique fils » suivie de deux dates qu’il ne reconnait que trop bien. Bouleversé, les mains tremblantes, il s’empresse de la remettre dans la chemise en cuir, tente de réorganiser les feuilles éparpillées en les ordonnant par date. Une page cornée, écrite il y a quelques mois à peine, dépasse de la pile. Il ne peut s’empêcher de la lire.

                                                                                      En mer, le 15 juin 1891

Ma chère Layla,

Quand tu liras cette lettre, nous serons déjà installés en France et j’espère de tout cœur que nous nous reverrons un jour car je ne puis me résoudre à te perdre, toi aussi. N’ayant la possibilité de n’emmener qu’une seule malle, nous laissons tout derrière nous et j’ignore ce qui nous attend là-bas. J’ai dû trier, ne garder que le stricte minimum et j’ai donné quelques affaires aux voisins, rangé tous les livres dans la bibliothèque que j’ai faite installer dans l’école. Tu sais pourtant combien il m’est difficile de me séparer des choses. Te souviens-tu, au pensionnat, nous n’avions pas le droit de posséder d’affaires personnelles, soi-disant pour nous forger un caractère, nous apprendre à ne pas accorder d’importance aux choses matérielles, pour nous ouvrir à la vie spirituelle. Depuis, pour combler ce vide, j’accumule les objets, qui finissent tous par avoir, pour moi, leur propre vie tant ils me rappellent une personne, un instant passé que je crains d’oublier. Les pages écornées, griffonnées sur les étagères sont autant de souvenirs qui resteront là à attendre que quelqu’un d’autre viennent les découvrir. J’ai tout de même gardé le livre que Louis m’avait offert lors d’une de nos premières rencontres, un recueil de poésies en provençal où, sur la page de garde il avait noté p.83. En feuilletant jusqu’à la page indiquée, le prénom du poème avait été remplacé par le mien. Je crois que c’est la seule déclaration d’amour qu’il m’ait faite. Au fond de la malle, sous mes jupons, j’ai caché la petite épée en bois de Daniel, son jouet préféré. Parfois, Daniel s’enfermait dans sa chambre pour jouer avec, à l’abri des regards. Elisabeth et moi, nous restions à la porte à écouter, sans oser le déranger. Nous l’entendions se battre contre des ennemis imaginaires. Elle se couvrait la bouche pour ne pas rire pendant qu’il sautait de lit en lit, revivant les batailles des contes que je lui lisais. Daniel aimait les histoires de combats surtout celle du cavalier noir, sa préférée. Celle-ci, je l’ai tant racontée que je la connais par cœur.

Tariq  Ibn Ziyad avait poussé sa caravane jusqu’au au bords de la Méditerranée et regardait au loin. Un cavalier se tenait toujours là, immobile depuis une semaine, bien droit sur son cheval noir, les mains croisées sur le pommeau de la selle et la tête relevée en direction du caravansérail. Personne ne connaissait son identité. On ne pouvait voir son visage, inondé de soleil le jour et baigné d’ombre le soir. L’inconnu refusait de s’en aller sans avoir parlé à Tariq qui, lassé, finit par lui accorder une audience. Il fut tout de suite subjugué par la grâce de la révérence puis par la chevelure noire et soyeuse tombant sur les épaules fines du cavalier. Ce dernier relevant la tête, Tariq aperçût sa bouche parfaitement dessinée et ses longs cils recourbés.

 Wali, vous devez renoncer à cette guerre. Vous ne trouverez que défaite et mort là-bas.

Qui es-tu ? s’enquit le wali. Je n’ai d’ordres à recevoir Personne, entends-tu ? Personne ne peut m’empêcher de conquérir l’Europe et de propager la foi. Disparais !

Les jours qui suivirent, l’armée berbère traversa le détroit pour atteindre le Mont-Calpe. Le relief escarpé de la montagne les protégeait tandis que l’armée grossissait à chaque débarquement. Tariq, attendait sa horde de mercenaires et brûlait les embarcations pour empêcher ses troupes de fuir. Une fois  réunis, il mènerait ses guerriers omeyyades à la conquête de la péninsule ibérique. L’armée de Tariq, avançait rapidement, détruisant tout sur son passage. Vaincu à Guadalete, Rodrigue, le chef wisigoth rendit les armes. L’armée berbère remplie d’espoir et de courage décida de marcher en direction de Cordoue, prenant possessions de toutes les terres qui se trouvaient sur leur route.

Une nuit, Tariq ibn Ziyad fut réveillé par un hennissement étrange. Devant sa tente, il reconnut le cavalier mystérieux de Tanger. Le visage entièrement recouvert, seuls ses yeux noirs et perçants semblaient rivés vers lui. Un regard teinté de mélancolie. Comment avait-il pu le suivre jusque-là ?

Mercenaires, cavaliers et soldats réunis, les omeyyades lancèrent l’offensive. Tariq monta à l’assaut avec l’avant-garde. Les sabres resplendissaient dans le soleil du désert, les écussons bariolés et les bannières dansaient dans le vent. Face à eux, se trouvait une armée de wisigoths, supérieure en nombre. Épées, lances et boucliers en main, ils attendaient. Ils défendraient leur terre jusqu’au dernier. Le combat commença dans un bruit assourdissant. Le hennissement des chevaux se mêlait au tintement des armes. Des têtes coupées roulaient à terre dans un nuage de poussière. Le sang giclait et le sable soulevé par le piétinement furieux enveloppait les guerriers dans un nuage épais. Une odeur âcre de sang, de sueur et de peur se répandait aux portes de Cadix. Soudain, au milieu du tumulte, le cavalier noir apparût, immobile et sans arme. Une main sur le pommeau de sa selle et le bras tendu vers le wali. Tariq fut le seul à le voir. D’un mouvement de tête, le cavalier fit tomber le turban qui lui recouvrait le visage. Il ressemblait à tous ces jeunes soldats qui avaient suivi leur chef avec ferveur. Le wali perdit toute résistance et tandis que tout disparaissait autour de lui, crut entendre le cavalier lui lancer d’une voix grave et autoritaire.

̶  Pleure comme une femme, ce que tu n’as pas su garder comme un homme.

Tariq, cligna les yeux et ne vit pas l’épée trancher le cou qui roula à terre à ses pieds. Alors seulement, Tariq Ibn Zayyid remarqua enfin l’hécatombe autour de lui De toute l’armée omeyyade, il était le seul debout.

On raconte encore aujourd’hui que les soirs de pleine lune à Gibraltar, on peut voir la silhouette affaissée de celui qui fut jadis un grand guerrier. Face à la mer, seul sur le rocher qui porte désormais son nom, il pleure tout ce qu’il a perdu.

Malgré son jeune âge, Daniel affectionnait les histoires sanglantes de guerriers, me demandait si Tariq était devenu un fantôme, si les esprits existaient vraiment, rêvait d’aller à sa rencontre, de traverser la mer pour voir ce qui se trouvait de l’autre côté. À présent nous la traversons sans lui. Chaque fois que je ferme les yeux, je le vois gambader sur le pont. Je veux croire, comme lui, que les esprits existent vraiment, alors je continue à lui raconter des histoires. Layla, je sais que Daniel n’est pas seul. Il est enterré dans le caveau familial et je sais que tu luitiendras compagnie. Tous les soirs, nous nous promenions, Elisabeth et moi, sur la plage. Nous recherchions de jolis galets blancs polis par les vagues et dont les formes évoquent des dessins, pour les lui déposer en cercle sur la pierre blanche. Puis, avant de le quitter, accroupie devant sa tombe je lui récitais une dernière histoire. Que va devenir Elisabeth, seule sans son petit frère ? Ils étaient si proches. Je l’ai laissé emporter aussi le chapeau de Daniel, elle disait qu’il en aurait besoin pour se protéger du soleil. Lui répondre était au-dessus de mes forces alors je l’ai rangé dans la malle.

Si Louis voyait cela, il me trouverait certainement trop sensible. J’ai l’impression que s’il pouvait partir avec juste un petit balluchon sur le dos, comme un bohémien, il le ferait. Jamaisil n’allait au cimetière et j’ai comme l’impression qu’il a effacé son propre fils de sa mémoire. Je sais bien qu’il n’est pas du genre à exprimer ses émotions mais m’accompagner pour se recueillir sur la tombe de son fils ne me paraissait pas une chose aberrante à demander.  Si ce départ est pour lui, un retour en arrière vers des temps meilleurs où il ne connaissait pas le deuil, pour Elisabeth et moi c’est un saut vers l’inconnu, un déchirement. J’imagine qu’il croit que la distance peut tout réparer, qu’à chaque départ, on recommence une nouvelle vie, chacune indépendante de l’autre, inconséquente. Il ne m’a jamais vraiment raconté son passée, son enfance, il s’est toujours emmuré dans le silence quand je lui posais des questions. Alors, pourquoi retourner là-bas à présent ? Que cherche-t-il ? Moi, je ne veux pas tout reprendre à zéro, j’aurais aimé pouvoir repartir en arrière quelques mois, une année, et rester toujours là, indéfiniment au temps d’avant. La perte d’un enfant est inconcevable, je crains que si je cesse de penser à mon fils, alors il sera mort tout à fait. Tant que je me souviens, il vit en moi. Louis réagit peut-être différemment parce qu’il n’y a pas de mots en français pour décrire le parent endeuillé. En hébreu, il y a shakoul, qui signifie arrachement, amputation et c’est bien de cela dont il s’agit. Un bout de moi m’a été arraché et je ne me reconnais plus dans ce qui reste, qui s’obstine à survivre. Le matin, je me lève, je cherche mon fils, j’évoque ce qu’il ferait à chaque moment de la journée, je le vois grandir dans ma tête et quand j’ouvre les yeux, il n’est plus là et je ressens comme un écrasement. J’ai un poids sur la poitrine qui depuis trois mois m’empêche de respirer. C’est une douleur dont on ne se remet jamais. Je ne supporte plus de voir les enfants des autres, ni les femmes enceintes rayonnantes de bonheur, dont la vue me rappelle à mon malheur. Il y a eu erreur, quand les parents nous ont nommées. Par quelle ironie portes-tu le nom de la nuit quand c’est moi qui connais les ténèbres ? Tu aurais dû, toi, être la colombe. Je n’ai plus la moindre  étincelle d’espoir.

Adieu petite sœur,

Yona

Louis a l’impression de s’immiscer dans souvenirs de sa femme et se sent exclu de ces instants partagés avec leurs enfants, incompris. Il range la lettre, vide son verre, fouille sa poche à la recherche d’une pièce qu’il pose sur la table sans un mot, range ses papiers et submergé de chagrin, il quitte le café. Sourd aux bruits de la rue, le pas traînant, il retourne à la pension, sans rien voir autour de lui, il voudrait retourner voir sa femme à l’hôpital, s’expliquer, prouver qu’il n’a jamais été un insensible. Maladroit, peut-être, incapable de partager ses émotions, sans doute, mais pas insensible. De retour rue d’Alger, il pousse la lourde porte du numéro 17 et pénètre dans le vestibule sombre et s’aperçoit alors que la nuit est tombée. Il est en retard pour le dîner, mais il n’a pas faim et préfèrerait rester seul.

Dans l’escalier, il croise Eugénie qui, bouleversée par son regard désespéré, vient à lui. Sans rien dire, elle prend son visage dans ses mains, caresse ses joues, ses cheveux décoiffés. La pochette en marocain rouge tombe au sol. Les doigts d’Eugénie glissent le long de sa nuque, s’engouffrent à l’intérieur de sa veste qu’elle retire avec délicatesse. Elle se hisse sur la pointe des pieds pour l’embrasser, il recule d’un pas machinal. Deux couverts sont encore installés l’un en face de l’autre. La poignée de la louche ressort de la soupière qui trône au milieu de la table. Un petit bol à moitié rempli de croutons repose à côté d’un panier à pain. Sur la desserte, deux assiettes sales sont empilées. Les nouveaux pensionnaires ont dû dîner déjà. Louis a entendu leurs voix dans le couloir quelques fois mais ne les a encore jamais croisés. Il remarque la bouteille entamée, un verre à moitié vide oublié sur le buffet, près de la lampe. Eugénie l’enlace, il sent son souffle rapide sur son cou et se revoit dans son petit appartement au-dessus de l’école, la première nuit qu’il a passé avec Yona. Les paupièresserrées, il tentede chasser ces images de sa tête, de vider son esprit. Il finit par s’abandonner entièrement et répondre aux caresses d’Eugénie. Tout d’un coup, elle se retourne et l’entraîne en direction de la chambre à coucher.

Une religieuse apporte le bouillon du matin. Le vent froid de novembre envahit la pièce et elle se précipite pour fermer la fenêtre restée ouverte. La chambre est glaciale. Elle demande à la malade si elle désire une bouillotte pour se réchauffer. Pas de réaction. La tête de Yona est penchée sur le côté, ses cheveux éparpillés recouvrent entièrement son visage. La religieuse pousse un petit cri d’effroi, se signe et court chercher le prêtre, dans l’espoir qu’il soit arrivé. Marius a l’habitude de se réveiller à l’aube. En ce moment, comme il remplace l’aumônier malade, c’est la course entre son presbytère de la rue de Breteuil et la chapelle de l’hôpital. Les patients tiennent surtout à assister à la première messe du matin et à la dernière du soir. Son café au lait avalé debout près de la fenêtre, il enveloppe les tartines beurrées que sa bonne lui a préparé pour manger plus tard. Il n’a jamais rien pu avaler au réveil, a toujours eu l’estomac noué. Au séminaire il était obligé de manger toute son assiette et ça lui donnait la nausée. La marche solitaire jusqu’à l’hôpital est un moment qu’il affectionne. L’air frais du matin lui colore les joues. Il apprécie les brumes matinales et le froid mordant de l’hiver. Pourtant cette année, l’automne tarde. En traversant les rues désertes, il se dit qu’il n’a jamais fait aussi chaud pour un mois de novembre.

La religieuse le trouve à l’instant où il entre dans la chapelle pour préparer les matines.

—N’est-ce pas plutôt le médecin qui devrait y aller ? demande-il en la voyant.

—Mon père, je crains bien qu’il ne soit trop tard pour le médecin. C’est le sacrement qu’il lui faut.

Marius la suit vers la chambre. Seul avec sa belle-sœur, il retire sa barrette, s’agenouille auprès d’elle et frémit en voyant son teint terreux. Son souffle est faible mais elle vit encore. Il s’apprête à sortir pour appeler le médecin quand, Yona, sentant une présence, supplie d’une voix haletante.

—Louis…me pardonneras-tu ?

Marius ne répond pas, hésite un moment qui lui semble une éternité. Il réalise qu’il n’a jamais touché la mort de si près. Certes, il a vu des morts mais n’avait jamais rien ressenti pour ceux-là. S’approchant du lit, il s’apprête à formuler les phrases habituelles avant de se raviser. Son regard passe plusieurs fois du crucifix à la mourante. Elle n’est pas chrétienne, elle se fiche bien de mon absolution, se dit-il. Il finit par se pencher au-dessus de la malade dont il repousse délicatement les mèches de cheveux emmêlés. D’un geste confus, sans comprendre tout à fait les raisons de son geste, il prend le visage de Yona dans ses mains, embrasse ses paupières et la serre contre lui. Il l’étreint aussi fort qu’il peut, ses mains parcourent son dos. Personne n’en saura jamais rien. La chemise de nuit en lin grossier de Yona s’ouvre et glisse le long de son épaule. Le cœur du prêtre palpite. Il s’imprègne du parfum de sa chevelure. C’est donc cela, l’extase qu’il a tant cherchée mais jamais trouvé en Dieu ? Jamais il ne s’est vraiment intéressé aux femmes, n’ayant connu que la Sainte Vierge. Jusqu’à présent, il avait accepté son sort sans y penser. Celle-ci, en plus est la femme de son frère pour laquelle il était certain de ne ressentir que du mépris. Mais c’est la première fois qu’il se trouve si près d’une femme, sans être séparé par la cloison du confessionnal. Il rêve qu’il est un autre, qu’il pourrait une minute prendre la place de son frère, être libre. Il se défend de son geste en se convainquant qu’il agit pour une bonne cause : lui donner l’illusion d’être une dernière fois avec son époux. Il ne se rend pas compte qu’il tient dans ses bras une morte.

Tard dans la matinée, Louis se réveille, regarde son reflet dans la glace émaillée au-dessus de la commode, se penche et se passe un coup d’eau fraiche sur le visage. La serviette appuyée contre lui, il repasse la scène de la veille dans sa tête. Le savon mousse dans la petite bassine et il se frotte vigoureusement pour enlever les traces du parfum d’Eugénie qui lui collent encore à la peau. Qu’est-ce qui lui a pris ? Il descend l’escalier le plus doucement possible, ne veut pas croiser Eugénie. Que pourrait-il bien lui dire sans la froisser ? Il a besoin de temps. Il s’étonne d’avoir pu dormir d’un sommeil aussi lourd, sans rêves. Il ne se souvient même pas d’être retourné dans sa chambre. Il ferme la lourde porte le plus doucement possible, remonte le col de son paletot et quitte la rue d’un pas rapide, sans rien voir autour de lui. Au coin de la rue, il ralentit et continue son trajet les épaules courbées, se sentant coupable.

 À peine entré dans l’allée de l’hôpital, il se trouve nez à nez avec son frère.

—Imbécile, où étais-tu quand ta femme est morte ?

—Morte ?

Perplexe, Louis braque les yeux sur son frère qui continue.

—L’infirmière est venue me chercher pour donner lui donner l’extrême onction. Mais je ne pouvais pas la donner à une mahométane.

—Elle n’est pas…tente Louis d’une voix étranglée.

—N’était pas, corrige Marius avec un sourire cruel. Juive, mahométane, c’est du pareil au même, ajoute-t-il dédaigneux. Il lève les yeux au ciel et hausse les épaules.

—Que voulais-tu que je lui dise ? Cela n’a plus d’importance à présent.

—Tu mens ! Tu mens !

Affolé, il se précipite vers la chambre, trouve le lit vide, les draps retirés. Marius le suit, les mains dans le dos.

—Où est-elle maintenant ? implore Louis.

Marius laisse échapper un petit rire contrit.

—À la morgue, pardi. Elle t’a réclamé, d’ailleurs. Je crois même qu’elle m’a confondu avec toi, dit-il d’un ton satisfait.

Le prêtre dévisage l’homme qui se tient devant lui, chancelant. Sur le point de défaillir, Louis prend appui sur le mur froid, les poings crispés, les yeux vitreux. Il lève les yeux vers son frère et, dans un accès de rage, l’injurie et lui assène un coup de poing. Marius se raidit et se frotte le menton en silence. Le dos au mur, Louis s’écroule au sol avec un cri profond de désespoir. Sa respiration devient difficile, saccadée. Interdit, Marius le fixe sans savoir comment réagir. Il réalise qu’il a agi de manière odieuse, indigne de sa fonction. Pour la première fois, il voit un frère, non plus un rival, dans ce malheureux qui a tout perdu. Alors seulement, il comprend qu’il n’a rien à lui envier. Toutes ces années de rancœur et de jalousie l’ont poussé trop loin.

—Écoute, tente-t-il.

—Ne m’adresse plus jamais la parole, crache Louis.

D’un geste brusque, il se relève, sort en claquant la porte et disparait dans la galerie, laissant Marius seul dans la chambre vide.

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