Retour à Alais

Le cimetière jouxte l’hôpital. Louis suit les porteurs qui avancent d’un pas lent en tenant le cercueil. Les quatre grands gaillards vêtus de noir traversent la grande allée avec ses tombes imposantes, puis passent dans une autre allée, plus petite, sinueuse. Ils marchent jusqu’à un trou fraichement creusé. Sous l’œil attentif du fossoyeur, appuyé sur sa pelle, les quatre hommes font glisser le cercueil dans le trou, à l’aide de cordes. Une odeur de terre fraiche se dégage. Les porteurs regardent autour d’eux, étonnés de ne voir qu’une seule  personne. Aucune pleureuse, aucun officiant n’est venu accompagner le cortège. Après un instant d’hésitation, ils retirent leur chapeau et serrent la main de Louis avant de repartir. Louis voit alors le fossoyeur jeter une première pelletée de terre. Face au trou béant où le cercueil de Yona vient d’être déposé, les traits de son visage s’affaissent. Il se sent impuissant, ne voudrait pas la laisser seule loin de sa terre natale et de leur fils, mais ne sait pas faire autrement. Il a l’impression que les évènements se sont enchaînés sans qu’il n’ait pu réagir. Prenant appui contre un vieux chêne, il tente de reprendre des forces. L’air lui vient à manquer, la tête lui tourne, le vide se fait autour de lui. Il pose une main sur son torse pour reprendre sa respiration, un soupir s’échappe comme un gémissement. Il ne saura jamais qu’au même instant, son frère, resté au presbytère ce matin-là, récite le Requiem du bout des lèvres et après un signe de croix, relève la tête pour annoncer : « ite misa est ». L’église est presque vide.

De retour dans la chambre Louis range ses affaires comme un automate, prend un vêtement, le plie, fait quelques pas, regarde par la fenêtre, pense aux passants insouciants qui continuent leur journée, oublie ce qu’il était en train de faire et recommence. Il entend frapper doucement à la porte et voit Eugénie, la tête baissée. Elle rougit et tire nerveusement sur le petit tablier attaché autour de sa taille. D’une voix rauque et rapide, elle lui présente ses condoléances. Il hoche la tête d’un air grave, la remercie. Ils restent là un instant qui lui semble une éternité. D’un geste nerveux, il se frotte la tempe avant de passer sa main dans ses cheveux, son regard fixé sur les doigts fins d’Eugénie qui jouent avec le codon de son tablier.

—Plus rien ne me retient ici, finit-il par avouer, je vais rejoindre ma fille.

Eugénie acquiesce d’un air triste.

—Si vous avez besoin de quelque chose, n’hésitez pas, dit-elle.

Le regard vide trahissant sa torpeur, Louis s’accroche aux gestes d’Eugénie pour ne pas sombrer. Il remarque le ton formel, si différent la veille. Il se sent coupable, la regarde tourner le dos, poser la main sur la poignée avant de refermer, sans bruit, la porte derrière elle et de disparaitre. Il écoute son pas dans l’escalier, le frou-frou de sa robe qui glisse sur les marches. Quand enfin le silence se fait dans le couloir, il se décide à sortir. Dans la rue, il remonte le col de son paletot et lève la tête pour sentir le vent froid, vivifiant qui le pousse à avancer. Au bureau de poste télégraphiques, il envoie un télégramme à Pierre pour prévenir de son retour. Il réfléchit longuement au message, hésite. Doit-il prévenir qu’il sera seul ? Expliquer pourquoi ? Devant l’employé qui s’impatiente, il finit par dire simplement : « retour demain gare 17h. »

Ce soir-là, malgré l’insistance d’Eugénie il refuse de dîner en compagnie des nouveaux pensionnaires. Au matin, il laisse la clef et l’argent qu’il doit sur la commode, ne se sentant pas la force de faire face à Eugénie. Il lui écrira une lettre dans le train. Là, il aura le temps de réfléchir et de mettre ses idées en ordre.

En gravissant les marches de la gare Saint Charles, il croise Isabelle Rimbaud qui sort de la gare d’un pas rapide.

—Monsieur Pujol, lance-t ’elle en l’apercevant.

Isabelle s’approche de lui et lui tend deux mains gantées de noir. Elle esquisse un faible sourire. Aux cernes qui encerclent ses yeux Louis comprend qu’elle a pleuré.

—Je suis bien contente de vous voir. Vous remercierez votre frère, il m’a été d’un grand soutien.

—Vous partez donc ? demande Louis.

—Je prends le train de nuit pour Paris.

—Vous passez la journée à Paris ?

—Non, j’arriverai à sept heures gare de Lyon.  En fin de matinée, j’ai un autre train à Austerlitz pour retourner à Charleville. Je viens de remplir les papiers pour faire rapatrier le corps de mon pauvre Arthur.

Louis voit qu’en mentionnant son frère, elle presse un mouchoir au coin de ses yeux rougis. Il remarque une ride au coin de son œil, se demande quel âge elle doit avoir. Il sait qu’elle est plus jeune que son frère, mais a déjà un air fatigué, usé par la vie. Il la fixe pour essayer de ne pas penser à lui, de ne pas s’effondrer.

—Je ne savais pas…je suis désolé, je vous présente mes condoléances…bredouille-t-il.

Il tourne la tête, soudainement conscient qu’il la dévisage. Il a parfois des moments d’absences, de rêveries où ses yeux s’agrandissent et s’arrêtent sur une forme, un objet et il oublie tout le reste.

—Une infirmière m’a dit…vous aussi…Les épaules d’Isabelle s’affaissent et après un  soupir, elle continue d’une voix rauque.

— Sachez que mes prières vous accompagnent.

Puis, posant doucement une main sur son épaule, elle ajoute :

—J’aimais beaucoup rencontrer votre épouse sous l’allée de platanes. Nous bavardions de temps en temps. Elle m’a beaucoup parlé de vous, de votre vie, là-bas. Je me demande parfois ce qu’il doit y avoir de si spécial en Afrique. Arthur aussi, ne parlait que de repartir.

— Oui, votre frère m’a dit qu’il voulait repartir en Afrique. Malgré la vie difficile qu’il avait menée là-bas, il disait qu’il ne se sentait plus capable de vivre en Europe, qu’il ne pourrait pas supporter un hiver chez-vous, dans les Ardennes.

—Pourtant, il était revenu dans l’idée de se marier et de fonder une famille, fit-elle en haussant les épaules, avant d’ajouter :

Votre femme m’a dit qu’il vous restait toujours une petite fille. Il faut rester fort, elle a besoin de vous.

—Je sais. Je retourne la chercher chez mes parents.

Louis sent que sa voix se brise. Il regarde Isabelle réajuster la voilette de son chapeau et lui dire avec un sourire teinté de tristesse :

—Adieu, ne perdez pas courage.

Au revoir, Mademoiselle Rimbaud.

Les derniers mots de Louis sont presque inaudibles, il tente de déglutir mais sa gorge est trop serrée. Son regard s’attarde sur Isabelle qui disparait au bout de la rue.Il pense à ces derniers mois et revoit Yona, le visage tourné vers la lumière, offrant son visage aux rayons du soleil. Elle avait toujours froid mais attendait sa visite, assise sur le banc dans la cour de l’hôpital. Il revoit Isabelle, toujours vêtue de couleurs sombres marchant lentement dans l’allée de platanes, suivie par son frère qui, appuyé sur l’épaule de sa sœur, sautillait avec difficulté. Un pas, une pause. Arrivés près du banc, elle lui rendait sa béquille, lui demandait d’essayer seul. Elle s’asseyait alors sur le banc d’en face. Au fil des jours, les deux femmes avaient fini par se lier d’amitié. Leurs conversations prenaient fin quand Arthur, épuisé de douleur se laissait tomber en poussant des jurons. Alors, Isabelle se précipitait pour le relever.

—Laisse-moi tranquille veux-tu ! vociférait-il

Il essayait de se relever, rampait un moment jusqu’à ce qu’un infirmier le relève et le ramène à sa chambre. Une fois seulement, d’humeur moins maussade que d’habitude, il était resté sur le banc et s’était joint à la conversation. Arthur lui avait parlé d’Aden de son négoce de café. Puis regardant Yona, il s’était écrié :

—Comme vous avez de la chance d’avoir une femme. Moi je n’ai personne et qui voudra de moi maintenant ?

Louis consulte le grand tableau d’affichage en fer sous la grande horloge dans l’entrée, puis se dirige vers le quai. Il ne peut s’empêcher de lire tous les arrêts indiqués sur la pancarte placée devant son train, même s’il les connaît déjà. Aix, Salon-de-Provence, Nîmes, Anduze, Alais. Il longe le quai à la recherche d’un wagon calme. Avant de monter, il montre son billet au contrôleur qui le salue poliment avant d’interpeller un gros monsieur qui tente de monter, une cage à poules à la main.

Monsieur, les animaux ne sont pas acceptés en deuxième classe, s’écrie le contrôleur.

Furieux, le gros monsieur à la poule se met à insulter le contrôleur, à grand renforts de gestes.

Laisse-moi tranquille, pignouf !

Secouée dans sa cage, la poule se met à caqueter et à battre des elles. Quelques plumes s’envolent. Louis regarde la scène et s’éloigne, à la recherche d’un wagon plus calme. Quand il trouve une banquette vide, il s’installe à la fenêtre. Le coup de sifflet retentit. Sur le quai, les derniers voyageurs s’empressent de monter. Louis détourne la tête et s’aperçoit seulement à présent que le wagon est presque plein. Un jeune étudiant s’est assis à côté de lui, un manuel de viticulture sur les genoux. Le train se met en branle. La tête appuyée contre la vitre, Louis voit la côte méditerranéenne s’étendre à l’horizon. Une brume matinale s’élève. Les bateaux sont déjà en mer pour pêcher la sardine. Il se dit qu’il devrait profiter de ces sept heures de trajet pour écrire une lettre à Eugénie, une lettre à tête reposée pour lui expliquer la situation. Mais il sait très bien qu’il n’en fera rien. Il a toujours été peu enclin aux confidences, il n’a pas souvent écrit. Ses sentiments, il les garde pour lui, bien enfouis. Il pense à Yona. Les lettres à Layla sont toutes là, dans son sac. Il hésite, se demande s’il devrait lire ou les mettre de côté pour les donner à sa fille plus tard, quand elle sera grande. Elisabeth…Que va-t-il lui dire ? Toute la nuit, il n’a cessé d’y penser. Et Layla ? pourra-t-il la trouver ? Dans le paquet de lettres, il ne se souvient pas d’avoir vu une adresse. Il commence à se demander si elle existe vraiment. Il lira les lettres, pour en avoir le cœur net, se dit-il. Épuisé, il finit par somnoler, bercé par le bruit du train.

À la gare d’Alais, Pierre attend, une cigarette au coin des lèvres.

—J’ai reçu ton télégramme, je suis venu vous chercher. Tu es seul ? demande-t-il.

 Il jette un œil derrière son frère qui hoche la tête imperceptiblement et le remercie de s’être déplacé.

—Tu n’étais pas obligé de venir. C’était juste pour vous prévenir de mon arrivée.

—Je voulais éviter la longue marche ou la diligence à une convalescente. Quelque chose ne va pas ?

Louis ne répond pas. Pierre n’ose pas insister. Il caresse sa jument, monte dans la cariole. Louis s’installe à côté de lui. Pendant tout le trajet, Louis remarque que  Pierre le regarde du coin de l’œil, voudrait parler, lui poser des questions, mais Louis reste emmuré dans son silence.

Postée devant l’allée de cyprès qui borde l’entrée de la propriété, Elisabeth attend. Entre ses doigts, elle déchire des feuilles qu’elle a ramassé son chemin. Dès qu’elle entend le bruit d’une cariole, elle lève la tête et se met à courir au-devant de la jument. Louis pose une main sur le bras de son frère qui ralentit pour qu’il puisse sauter à terre. Elisabeth se jette dans les bras de son père. –

—Tu m’as tellement manquée, murmure-t-il en la serrant contre son cœur, le nez enfouit dans son cou. L’enfant se débat.

—Tu m’étouffes, rigole-t-elle.

Avant de la reposer à terre, Louis lui embrasse le front. Le cœur lourd, il réalise à ce moment qu’il n’a plus qu’elle au monde. Il regarde sa fille, ses yeux noirs en amande, ses cheveux bruns qui tombent en boucles sur ses épaules, elle ressemble tant à sa mère. Il remarque qu’elle porte sa robe préférée et s’écrie :

—Comme tu es jolie !

C’est tante Valérie qui me l’as donné, dit-elle en caressant le ruban bordeaux dans ses cheveux.

—Tu es très élégante, ajoute-t-il en lui tendant la main.

Elisabeth prend la main de son père, semble hésiter, puis se retourne et scrute la cariole.

—Où est maman ? demande-elle d’une voix inquiète.

—Elle est encore un peu malade, ment Louis.

—Quand est-ce qu’elle revient ? Pourquoi tu l’as laissée ?

Son père n’a même pas le temps de répondre, elle enchaîne les questions. Il essaie de sourire, de la rassurer, mais ne trouve pas les mots. Finalement, pressé de changer de sujet, il l’interroge :

—Que faisais-tu dehors à cette heure-ci ? Il fait presque noir.

—Je venais à votre rencontre !

 Devant la joie de sa fille, les mots lui manquent. Comment lui expliquer que sa mère ne reviendra pas ? Il lui prend la main. Arrivé devant la maison, il aperçoit sa mère, bras croisés qui attend sur le pas de la porte. Le nez levé, comme si elle cherchait à voir au-delà, Louise demande d’une voix cassante :

—Elle n’est pas là, l’autre ?

Instinctivement, Louis se retourne, puis comprend et secoue la tête. Sa mère hausse les épaules.

—Bien, je vais faire retirer un couvert. Je te laisse t’installer.

Sans attendre de réponse elle tourne les talons et entre dans la maison.

Assise devant sa coiffeuse, Louise défait le chignon qui lui donne un air de vieille fille acariâtre. Une à une, elle jette ses épingles dans une coupelle en faïence. Ses cheveux fins et grisonnants pendent par paquets sur ses épaules trop maigres. Antoine observe le reflet de sa femme dans la glace. Elle avait été si jolie quand elle était jeune. Avec le temps et les régimes constants, Louise est devenue comme un fuit trop sec. Les rides qui creusent son visage maintiennent sa bouche fine en une moue constante. Son regard, froid et hautain, semble presque méprisant. Sous des mitaines en résille noire, elle cache des mains aux doigts noueux et osseux, parsemées de taches brunes. Toujours vêtue de couleurs ternes, une longue chaine en argent retient toutes les clefs de la maison et pend en permanence autour de sa taille. Comme un geôlier, elle ferme toutes les portes de la maison à double tour. Pour pas que la bonne vienne fouiner, se justifie-t-elle. La présence de son plus jeune fils l’irrite. Ça a toujours été ainsi. Encore maintenant, elle se souvient de ses grossesses comme d’un fardeau. Le poids qui déforme la silhouette et la lassitude l’avaient rendue irascible. À chaque naissance, elle s’était délestée de l’enfant en le confiant à une nourrice, les cris des bébés lui étant insupportables. Deux enfants suffisaient largement. Dans sa famille, seul le fils ainé héritait, pour ne pas morceler l’héritage. Selon la tradition, Pierre hériterait donc de tout et grâce à son mariage avec une cousine qui possédait le champ voisin, il agrandissait encore la ferme. Marius lui, n’aurait besoin de rien puisqu’il était entré dans les ordres. Pourquoi Louis était-il revenu ? Elle pensait en être débarrassée pour toujours après son départ pour l’Algérie.

— Il vient réclamer sa part du gâteau, c’est sûr. C’est pour ça qu’il est là et il a ramené sa gamine avec lui. Il voudra bientôt une dot pour la marier convenablement, mais il n’aura rien ! Antoine, tu m’écoutes ?

Antoine soupire et hausse les épaules. Il connait la rengaine mais ne veut pas énerver sa femme. Elle risquerait de cacher les bouteilles pour se venger. Assis sur le rebord du lit, sur le point de retirer ses souliers, il se ravise et se relève. Il a besoin de prendre l’air. Dans le miroir, Louise le voit se diriger vers la porte.

—Où vas-tu ? Tu ne te couches pas ?

—Je reviens tout de suite, je ne me souviens plus si j’ai enfermé le chien.

Louise secoue la tête d’un air réprobateur. Se saisissant de sa canne, Antoine quitte la chambre et descend l’escalier. Il s’installe sur le perron pour fumer sa pipe en toute tranquillité. Dans l’obscurité, il discerne une ombre qui fait les cent pas dans le jardin. La silhouette s’approche et dans la lumière incertaine de la lampe, il reconnait Louis.

—Tu ne dors pas, fils ?

Louis s’assoit sur la dernière marche du perron.

—Je ne peux pas dormir. Je ne sais plus quoi faire. Tout est ma faute. Qu’est-ce qui m’a pris de revenir ?

—Si c’est au sujet de ta mère, ne t’inquiète pas. Tu sais bien qu’elle ne pense qu’à l’argent. Et puis, vous n’allez pas rester ici éternellement. Tu vas trouver du travail et t’installer quelque part. Je peux t’aider si tu veux, je connais du monde.

Antoine tire une bouffée de sa pipe, puis tourne le pommeau de sa canne pour en sortir sa petite fiole de cognac qu’il tend à son fils. D’un signe de tête, Louis refuse et soupire.

—Je ne pouvais plus rester là-bas. J’ai été égoïste, dit-il d’une voix saccadée.

—Ta fille est jeune, elle s’adaptera vite, tu verras. Et vous aurez peut-être d’autres enfants.

Antoine pose une main sur l’épaule de son fils. Louis tressaille. Dans la famille, les effusions sont rares. Antoine retire vite sa main. Il sent bien que quelque chose ne va pas, mais ne sait pas comment venir en aide à son fils. Il a laissé ses enfants grandir sans se soucier de ce qu’ils pouvaient ressentir. Il ne les voyait qu’aux heures des repas et on ne parlait pas à table. Maintenant, il est face à un homme qu’il reconnait à peine après dix ans d’absence. Son teint est plus halé, sans doute dû aux années passées au soleil. Ses yeux paraissent encore plus pâles. Seuls ses cheveux, aux mèches toujours rebelles, restent inchangés. Louis a toujours eu cette allure négligée, les cheveux trop longs. Antoine pensait que c’était pour faire enrager sa mère, mais non, à trente-sept ans, il garde encore cette même habitude. Et toujours ce visage lisse, imberbe, presque enfantin. D’un geste distrait, Antoine se tortille la moustache. Louis a toujours été le plus sensible des trois. Trop sensible même. Il avait besoin qu’on s’occupe de lui.  Antoine se souvient d’avoir été rassuré à l’annonce de son mariage. Louise s’était montrée tellement furieuse qu’il n’avait rien osé dire.

—Écoute, fils. On ne peut pas retourner en arrière. Ce qui est fait est fait. Il faut aller de l’avant. Tu as des responsabilités. Tu n’es pas le seul dans cette situation. Rien qu’ici, au village, combien de familles connais-tu qui n’ont pas perdu un enfant ?

Louis tourne la tête, se frotte nerveusement les mains sur son pantalon puis se relève. Antoine se demande s’il n’a pas dit une bêtise, quelque chose qui aurait pu le blesser. Louis inspire un grand coup et plante son regard dans celui de son père.

—Yona est morte, lâche-t-il.

Antoine se relève d’un bond.

—Que  dis-tu ?

—Elle est morte répète Louis en articulant chaque syllabe. L’enterrement a eu lieu hier, à Marseille et ensuite, je suis revenu ici.

—Et tu n’as rien dit à la petite ?

Louis secoue la tête.

Allongée dans son lit, Elisabeth ne trouve pas le sommeil. Elle regarde l’étagère en bois placée contre son lit et scrute le titre des livres qui ont appartenus à son père. Elle se sent mal à l’aise dans ce lieu étrange, encore plein de l’enfance de son père. Elle n’imagine pas qu’il ait été petit un jour, qu’il ait pu partager sa chambre avec un de ses frères. Elle tend l’oreille pour entendre la grande horloge du salon et attend. L’horloge se met à sonner. Un coup…deux coups…jusqu’à douze. Ses yeux se sont habitués à l’obscurité.  Dans la pénombre, elle discerne les contours des meubles, se demande si son père va passer la voir. Avant, il venait les border, elle et son frère, pendant que leur mère leur lisait une histoire. Il serrait les draps si fort qu’elle pouvait à peine bouger. Alors, elle se secouait pour défaire le lit. Sa mère le poussait hors de la chambre, disant que s’il les excitait, ils n’allaient pas s’endormir. Elle se met à penser à son petit frère et se souvient de la fois où il avait voulu se lever au milieu de la nuit. Le clair lune envoyait une lumière blanche à l’intérieur de la chambre. Daniel n’avait pas voulu fermer les rideaux pour pouvoir voir les étoiles. Elle le revoit qui comptait sur ses doigts, se tournait dans tous les sens. Puis, il  passait la tête sous le lit avant de se décider à repousser les draps, prêt à poser un pied sur le tapis.

—Ne te lève surtout pas ! lui avait-elle soufflé.

Daniel avait relevé le pied en catastrophe et s’était retrouvé accroupit sur le lit, effrayé.

—Il faut que je fasse pipi, avait-il pleurniché.

—Tu peux pas te lever, ils sont sous le lit !

—J’ai regardé, y’avait personne.

 —C’est qu’ils sont sous le mien alors. Papa n’a pas chanté ce soir, alors les crocodiles n’ont pas dû partir.

Cette fois, Daniel avait été au bord de la panique et se retenait de ne pas crier. Dans un sanglot, il lui avait supplié :

—Fais-les sortir, c’est urgent !

Elisabeth s’était alors hissée sur les épaules pour fredonner tout doucement :

Ah ! les cro cro cro,

Les cro, cro, cro,

 Les crocodiles,

Sur les bords du lit, ils sont partis n’en parlons plus.

Ah ! les cro, cro, cro

 Les cro, cro, cro,

Les crocodiles, sur les bords du lit ils sont partis tout est fini.

Trop tard ! Le liquide chaud s’était répandu autour de lui et il s’était rallongé, vaincu avant de se rendormir.

—Mais, voyons, il n’y a pas de crocodiles ici. Ils sont sur les bords du Nil, pas du lit. Papa vous chante n’importe quoi, s’était écriée leur mère, le lendemain matin.

—Et c’est quoi, alors le Nil ? a demandé Elisabeth, incrédule.

—La rivière en Egypte !

Seule dans son lit, Elisabeth se remémore cette histoire et chantonne à voix basse :

Un crocodile s’en allant à la guerre

Disait adieu à ses petits enfants

Trainant la queue,

La queue dans la poussière,

Il s’en allait,

Combattre les éléphants.

La porte grince et un jet de lumière illumine la pièce. Louis s’approche du lit et chuchote.

—Tu ne dors pas ?

Elisabeth sourit et secoue la tête. Son père pose la lampe sur la table de nuit et s’installe à côté d’elle sur le lit.

1 réflexion sur “Retour à Alais”

  1. beau travail de composition, on y est, on côtoie les personnages.Ils ne sont pas compliqués, ils vont à leur rythme et cela donne de la substance au texte. L’imagination est au rendez-vous, l’écriture fluide, les personnages attachants , le drame est bien ressenti par les personnages, chacun à sa place sociale cache ou montre timidement ses sentiments. Merci, le roman sera beau, quelques éléments autobiographiques s’attachent à rendre plus crédible cette fiction.

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