Menu Home

Tous ensemble pour leur foutre au cul

J’ai retrouvé les potes au bistrot pour trinquer. On se fend la gueule, on n’y croit pas.

C’est l’histoire d’un mec…non, mais, oui un mec…normal quoi, ni suisse, ni belge…blanc..qui passe au second tour face à Giscard ! Allez, Gégé, faut fêter ça, tournée générale !

On applaudit tous. Plus pour la tournée que pour le talent d’imitateur de Pierrot. Comme beaucoup d’entre nous, il a voté pour Coluche, sans trop y croire, pour se marrer, ne pas voter blanc et montrer qu’il en avait ras le bol de ces bons à rien qui nous gouvernent. Il me tape dans le dos.

-Hé regarde, Marcoy a la rouquine qui fait la gueule.

-Elle fait pas la gueule, la rouquine, elle est consternée, répond Martine, la rouquine en question.

-Me dis pas qu’t’as voté pour Giscard !

Elle hausse les épaules.

-Nan, j’ai voté Mitterrand.

Nouvelle rigolade.

-Ce crétin n’avait aucune chance. Il sera jamais président. C’est pas faute de rêver, pourtant. Il a plus qu’à prendre sa retraite, fait Pierrot. Martine, on se retrouve ici le 10 mai et si Coluche gagne j’te donne 500 francs et je te roule une grosse pelle.

-J’prends le Pascal, mais la pelle, tu peux t’la tailler en pointe…

-Mais, attends ! Si c’est Giscard…

La bouche en cul de poule, il lui envoie des bisous et se lèche les lèvres comme un gros dégeulasse.

Gégé lui tend un Picon bière et il arrête son cirque.

Le lendemain, sur le chemin du boulot, je m’arrête au kiosque et je vois le portrait de Coluche à la une de tous les journaux, avec sa veste noire, son bandeau tricolore et son nez rouge. Je m’arrête pour lire les gros titres. Le Figaro : « La France coupée en deux. Finira-t-elle pliée en quatre ? » Le Monde : « Le seul candidat qui n’a aucune raison de mentir ? ». Libération : « Le prochain président sera Marxiste à tendance Groucho ». Seul Charlie-Hebdo a osé le « Tous ensemble pour leur foutre au cul avec Coluche » de la campagne présidentielle.

Tout avait commencé par une blague. Les médias y ont cru, les politiques ont pris peur et ont essayé d’empêcher Coluche de continuer. Il a été boycotté, censuré, interdit d’antenne pendant cinq mois et même menacé. Il n’a pas retiré sa candidature et son silence a eu l’effet d’une bombe. Les abstentionnistes, les fainéants, les alcooliques…on a tous répondu à son appel. Coluche est partout. Ça fait un bien fou, j’ai l’impression de retrouver un copain. Dans les rues, c’est la fête. Un vent de liberté souffle sur l’hexagone. Enfin quelqu’un pour nous écouter.

A 13h, je passe chez Gégé pour voir les infos. Les bistrots sont tous pleins et toutes les têtes sont tournées vers les écrans de télé, allumées pour l’occasion. Gégé a placé son téléviseur sur le zinc. Il tripatouille les antennes et tape sur l’appareil à chaque fois que ça brouille. Invité du journal, Coluche doit annoncer son programme à Yves Mourousi et à la nouvelle recrue de TF1, Marie-Laure Augry.

– Bonjour Marie-Laure. Vous allez bien? entonne Mourousi.

– Très bien, maintenant que je suis près de vous, lui répond la journaliste. Puis, elle se tourne vers Coluche avec un grand sourire à la Denise Fabre.

– Bonjour Coluche. Alors nous voici au deuxième tour des élections. Comment expliquez-vous ça ? Car vous n’y connaissez rien en politique !

– Parce que l’aut’gignol, il y connait quelque chose ? Ça fait sept ans qu’il nous fait chier. Moi au moins j’vous ferai marrer et c’est déjà plus que ce que Giscard a fait jusqu’ici. Ecoutez, les autres promettent tout mais ne font rien. Moi, je promets rien, mais je ferai tout.

– Vous ne pensez pas que vous vous moquez un peu des institutions ? demande Mourousi de sa voix éraillée.

– Si des gens votent pour moi, c’est pas de ma faute, c’est d’la faute de ceux qui font la politique d’habitude. J’ai juste voulu rigoler et faire remonter la merde. Enfin, maintenant que ça leur arrive au nez, ils se disent tous : qu’est-ce que c’est que ça ? qu’est ce qui se passe ?

– Quel est votre programme ?

– Ah bin j’en ai pas. C’est ça qui est formidable.

– Vous avez des conseillers ?

– Bien sûr, dans ma bande on est plusieurs.

– Pensez-vous vraiment qu’un clown puisse-être président ?

– Les clowns, ils existent en haut lieu déjà, mais ceux-là font pas rire.

– Vous ne vouliez pas être élu au premier tour et vous voilà au second tour. On dirait une énorme blague.

– Bin, ouais, mais ne vous inquiétez pas, je vais tâcher de bien m’entourer et on va s’mettre à bosser. C’est pas bien compliqué. Ça peut pas être pire que ça ne l’est déjà.  Les politiques font cinq ans de droit et ensuite tout le reste de travers. Moi, je vais retordre les choses, mais dans l’autre sens. Pour commencer on va s’assurer que tout le monde ait droit à sa place au soleil. Vous rendez-vous compte qu’au pays d’la bouffe, y’en a encore qui n’ont rien à bouffer ?

Le jour du deuxième tour arrive. Les Français votent massivement. J’ai la boule au ventre mais je me dis que Giscard avec ses trente-deux pour cent, plus les dix pour cent de Le Pen, ça fait que 42. Qui d’autre voterait pour Giscard ? La droite est à jeter par la fenêtre.

Je retrouve les potes chez Gégé. Je commande une bière. La télé est encore posée sur le zinc pour qu’on puisse tous voir. Il est vingt heures, personne ne bouge pour pas brouiller l’écoute. Je retiens mon souffle.

-Me dis pas qu’t’as voté Giscard, avec tes goûts de luxe, j’me méfie ! lance Pierrot en tendant un verre de Muscadet à Martine.

– Bien sûr que non ! On l’a assez vu celui-là ! Mais j’aimais bien l’autre avec sa rose. Répond-elle en levant haut son verre.

– On t’en offrira, nous, des roses si c’est ça qu’tu veux!

« 5,4,3,2,1 Michel Colucci est élu Président de la République. »

Je respire. Pierrot tend un billet à Martine qui l’embrasse à pleine bouche. On va fêter ça et se prendre une bonne cuite. Pierrot est aux anges.

Categories: Non classé

agnes-bourhis

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *