Une chambre à soi

1. Agathe partage une chambre avec ses cinq sœurs. Tête bêche dans un grand  lit. C’est insupportable. Elle se prend le pied de Clémentine dans les dents, le coude de Virginie dans les côtes. Les nuits sont effroyablement longues. Parfois, Agathe se lève et va s’allonger sur le tapis. Encore faut-il enjamber toute la marmaille. Quand elle trouve le plus petit de la fratrie lové contre ses sœurs au pied du lit, Agathe l’enveloppe doucement dans la couverture et part prendre sa place, sur la pointe des pieds, de peur de réveiller quelqu’un. Elle peste parfois contre ses parents qui ont continué à faire des enfants dans le but d’avoir enfin un héritier mâle qui puisse perpétuer la lignée. Agathe aurait bien aimé rester fille unique. Ne serait-ce que parce que le trois-pièces n’est pas assez grand pour accueillir une famille si nombreuse, et aussi parce que cette idée d’héritier mâle et de femmes au foyer la dépasse complètement. Elle voit très bien qu’au lycée, certaines de ses camarades se moquent de sa famille, disent qu’elle vient d’un autre siècle, que les mentalités ont évolué depuis l’invention de la pilule et du planning familial. Agathe ne comprend pas tout à fait.

Elle rêve d’une chambre à elle, avec un lit à baldaquin, des rideaux roses, un tapis moelleux dans lequel ses pieds pourraient s’enfoncer, disparaître. Une chambre avec une porte qu’elle pourrait fermer et un panneau « Ne pas déranger » accroché au pommeau. Avec une clef pour s’offrir un peu d’intimité avec son amoureux. Elle ferait attention, évidemment, pas question de finir comme sa mère. En tout cas, cette dernière s’est bien fait avoir, quand au bout de la septième tentative, elle a enfin eu le garçon tant désiré.

Stéphane n’a que six ans mais refuse de porter des pantalons. Il veut s’habiller comme ses sœurs. Il est le seul à avoir une chambre à lui tout seul, mais il n’en veut pas, il pousse des hurlements et les parents l’enferment la nuit depuis qu’ils ont appris qu’il se réfugie dans le lit de ses sœurs.  Quand on lui demande :

« Qu’est-ce que tu veux être plus tard ?» il lance un regard adorateur à Agathe, sa sœur ainée et répond :

« Une fille !»


2.  « Qu’est-ce que tu veux être plus tard ?»

À cette question, Stéphane lance toujours un regard adorateur à sa sœur ainée, Agathe et répond sans hésiter :

« Une fille !»

Stéphane ne comprend pas pourquoi ses parents ne la laissent pas dormir avec ses six sœurs. Elles se partagent une grande chambre et Stéphane doit rester isolée dans une petite pièce à côté. Les parents disent qu’il est différent. Une chambre pour les filles et une pour le garçon. Stéphane ne comprend pas cette différence. Et pourquoi ce « il » ? Elle se sent aussi fille que ses sœurs. Mais sa mère dit que ce n’est pas pareil. Elle l’enferme la nuit dans sa chambre pour ne plus qu’elle rejoigne le lit de ses sœurs. Agathe est sa préférée. La seule qui la comprenne. Quand elles sont seules, Agathe lui prête ses rubans et du rouge à lèvre. Un tube échantillon qu’elle a volé chez Séphora. Elle échange volontiers sa place  avec Stéphane et brave les torgnoles de la mère. Agathe aime bien profiter de la chambre à un seul petit lit, rester tranquille quelques temps. Mais leur mère ne partage pas cet avis et veut absolument séparer Stéphane de ses sœurs. C’est une femme dévote, qui n’a pas l’air de vouloir comprendre ses enfants. Agathe dit que c’est comme ça, c’est la vieille génération. Elle console Stéphane et lui promet que le monde va changer et qu’elle l’aidera à réaliser son rêve.

-Tu veux que Jésus pleure, c’est ça ? Mon Dieu qu’est-ce que j’ai fait pour avoir des enfants pareils ? crie la mère.

Le père hausse les épaules dans une indifférence totale.

-Laisse-le donc, ça lui passera, marmonne-t-il.

Stéphane sait que ça ne passera pas. Stéphane est une fille. Mais quelque chose cloche. Pourquoi les adultes ne le voient-il pas ? Pourquoi soutiennent-ils tous que c’est un garçon ?

Stéphane attend le jour où elle pourra s’enfuir avec Agathe, partager avec elle une jolie petite chambre loin de tous et devenir enfin elle-même.

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