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Vaccination

– Qu’est-ce que c’est que ça ? demande Max.

Je regarde l’image qu’il brandit devant moi.  La seule photo de lui bébé dans les bras de sa mère. Il est né en 2021. Sa mère est morte peu de temps après l’accouchement. Elle avait contracté le Covid à l’hôpital. Malgré la nouvelle loi, je ne me suis jamais résolu à me séparer de cette photo. J’ai brûlé tout le reste. Comment expliquer aux plus jeunes, qu’avant, les gens avaient des bébés ? Max ne comprendrait jamais que c’est lui sur la photo. Il ignore qu’un jour, il n’y  pas si longtemps, il a été tout petit. Et s’il savait que je l’ai tenu dans mes bras et même embrassé, il serait choqué. Il ne sait même pas qu’il a des parents. J’ai d’abord perdu ma femme, ensuite on m’a pris mon fils.

Mon fils…Nous n’avons plus le droit d’employer ce mot tombé en désuétude. En 2022, pour mettre fin à la pandémie, le monde entier a été vacciné. Peu après, nous avons découvert que la  vaccination contre le Covid-19 et tous ses variants rendait stérile. Il y eut d’abord la consternation quand aucune naissance n’a plus été enregistrée au cours de l’année, puis la révolte et enfin la résignation. Les enfants ont tous été retirés à leurs parents et les photos de nouveau-nés et d’enfants ont été interdites et brûlées. Ils étaient plus résistants au virus, mais aussi potentiellement porteurs, sans pour autant présenter de symptômes. Il était dangereux de les laisser en contact avec les adultes, surtout les personnes âgées, très vulnérables. Des centres spéciaux ont d’abord été aménagés pour recevoir les plus jeunes. Puis, après la vaccination, ceux qui s’avéraient responsables recevaient leur habitation individuelle. La majorité fut baissée à douze ans.

Mon fils m’appelle Grand-frère et je dois l’appeler Petit-frère, selon les règles de bienséance. À la mort de sa mère, il a été placé dans un de ces centres pour enfants. J’ai obtenu un poste de cuisinier là où il était. Ainsi, j’ai pu le voir grandir, même sporadiquement. Pour lui, je ne suis rien de plus qu’un voisin. Il a eu son émancipation récemment et j’ai eu la chance de pouvoir lui trouver une habitation proche de la mienne. Il vient de temps en temps chez moi et je lui offre de la nourriture que j’ai ramené de la cantine.

Max m’observe. Il attend une réponse. Je sais que je risque la peine de mort pour possession illégale. Même si on ne peut pas vraiment parler de mort. On reste en vie. Mais comme un légume, on végète. Une puce électronique implantée dans le cerveau et tous nos neurones sont court-circuités. Une mort cérébrale. Le sort réservé à tous ceux qui enfreignent les lois.

Comme la vie a changé depuis cette photo. La moitié de l’humanité est morte à cause de la pandémie, l’autre moitié meurt à petit feu, faute de naissances. On attend l’extinction ou une nouvelle conception miraculeuse. Les plus jeunes ignorent tout des contacts physiques. Nés entre 2020 et 2022, ils n’ont connu que le port du masque et les gestes barrière. Les jeunes ne savent pas qu’avant, des familles entières s’aimaient et se disputaient sous un même toit. Maintenant, nous vivons séparés dans une pièce stérile. Comme il n’y a plus de surpopulation, le problème de logement s’est vite résolu. Une personne, un logement. C’était le slogan du dernier président de la République Démocratique d’Amérique. Pour lutter contre la solitude, je me suis acheté une compagne virtuelle. La toute nouvelle Alexa-33, en 5D.

– Oh, tu m’entends ? Je t’ai posé une question !

Mon Petit-frère me tire de ma rêverie.

– Bin, je sais pas du tout…c’est…heu…fais voir ! 

Il me colle la photo sous le nez.

– Où as-tu trouvé ça ?

– Dans la poche de ta veste, répond-il. Je voulais t’emprunter un masque.

– D’abord on ne fouille pas dans les poches de ses voisins et ensuite…je ne sais pas du tout. Qui a bien pu me faire ça ?

Il hausse les épaules.

– Tu sais que tu risques la chaise électronique si on te voit avec ce truc ?

– Mais…je te promets, c’est pas à moi…

Je sens que transpire à grosses gouttes et je m’essuie le front d’un revers de la manche. Il faut que je trouve une excuse. Je vais être dénoncé par mon propre fils qui vient de se voir en photo pour la première fois dans les bras de sa mère.

– C’est immonde ce petit truc tout ridé et rouge. On dirait un alien, dit-il finalement après avoir bien scruté l’image. L’humaine à côté, par contre, qu’est-ce qu’elle est jolie.

Elle était belle, oui, si tu savais. Tout d’un coup, je reprends mes esprits et je lui explique.

– Oui, Petit-frère !  C’est ça…c’est un alien. C’est top secret, j’essaie de mélanger les gènes de différentes espèces pour qu’on puisse continuer à vivre. Tu sais que sinon on va vers l’extinction totale !

Max me regarde, dubitatif. Il n’a jamais étudié les sciences naturelles. Les animaux sauvages ont tous disparu à cause de la pollution et les animaux d’élevages vivent enfermés pour ne pas affecter les âmes sensibles. Personne ne se demande d’où proviennent les aliments.

– Tu ne dis rien pour ma mission, promis ? Maintenant, il faut que je travaille. Prochaine fois que tu veux quelque chose, tu me demandes, ok ?

– Excuse-moi, fait-il, interloqué.

J’ouvre la porte et je lui fais signe de partir en lui lançant un masque stérilisé. Il l’attrape au vol et l’enfile. Le port du masque et la distanciation sociale reste à l’ordre du jour car de nouveaux virus apparaissent régulièrement. Ils commencent tous dans des marchés ou des abattoirs. Max fourre enfin le tupperware que je lui avais préparé dans son sac. J’ai besoin d´être seul.

– Alexa !

– Bonjour Maître. Que veux-tu ?

– Un câlin…

– Je suis désolée, je n’ai pas compris ta demande.

Categories: Nouvelles

agnes-bourhis

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