Car vous avez été étrangers

Idée de départ : L’arrivée en France de mon arrière-arrière-grand-mère.

J’aime fouiller dans les vieux papiers de famille, sortir une lettre au hasard et la lire. C’est comme un voyage dans le temps, des bribes de vies se dévoilent, des noms, des lieux et j’imagine les non-dits, ce qui aurait pu se passer entre ces lettres, ces actes de propriété, anciens passeports, livrets de famille et vieilles photos. Je me demande de quel personnage célèbre ils étaient contemporains et s’ils auraient pu se croiser.

Personnages : Yona, d’origine juive (son nom signifie colombe en hébreu) mais non pratiquante, mariée à un français, Louis. Ils habitent une belle maison à Beni-Saf, en Algérie avec leurs deux enfants, Elizabeth âgée de huit ans et Daniel, trois ans.

Louis, le père, est le pilier de la famille. Il doit se montrer fort et protecteur. Il s’inquiète pour la santé de ses enfants et pense que s’ils tombaient malades ils seraient mieux soignés en France. Les enfants feraient aussi la connaissance de leurs cousins et de leurs grands-parents paternels. Les grands-parents maternels sont décédés récemment.

 Layla (qui signifie nuit en hébreu), la jeune sœur de Yona, partie vivre au Maroc, après la mort de leurs parents. Plus jeune, plus insouciante que sa sœur. Elles restent très proches néanmoins et s’écrivent régulièrement.

Elizabeth, la fille aînée, qu’on appelle Elie, perd son petit frère.  Elle doit grandir tout d’un coup, être forte pour sa mère. Elle devient une adulte trop tôt mais saura, du moins en apparence, s’adapter à la vie en France.

Daniel, petit garçon frêle et souvent malade.

Un patient qui occupe la chambre voisine de Yona à l’hôpital de la Conception à Marseille. Celui-ci n’est autre qu’Arthur Rimbaud, malade et amputé À son retour d’Aden. Mais à l’époque, il n’était encore qu’un inconnu et lui-même ignorait que certains de ses poèmes avaient été publiés. Il ne s’intéressait plus à ça.

Isabelle, la sœur d’Arthur qui s’occupe de lui et essaie de le convaincre de retourner chez leur mère, dans les Ardennes.

Les destins se croisent sans vraiment se rencontrer, avec comme point commun : la perte et le désir de retour.

Lieux, époque : 1891, Béni-Saf, Oran et Marseille

Début de la nouvelle : description de la maladie de Daniel sous forme lettre de Yona à sa sœur.

Action : Yona a perdu ses parents récemment et son fils Daniel, très malade, finit par mourir aussi.

Sentiment de déchirure dû à ces pertes et accentué par le départ du pays, qu’elle accepte essentiellement pour son mari et sa fille, qu’ils puissent commencer une nouvelle vie. Mais certaines blessures ne s’effacent pas, tout juste parviennent elles à être supportables.

Action : Louis, décide de quitter l’Algérie et de retourner en France dans la ferme de ses parents à Servas, dans le Gard.

Yona écrit à sa sœur Layla. Elle lui fait part de ses peurs, sa tristesse, son prochain voyage.

Certains passages sont racontés sous forme épistolaire.

Action : Fin mai, le bateau part pour Marseille emportant avec lui Yona, Louis et Elizabeth. Yona reste longtemps à l’arrière du bateau et regarde le port s’éloigner et avec lui sa vie passée. Elle retient ses larmes. Sa vie s’arrête là, entre Oran et la mer. Le jour commence seulement à se lever.

Action et description : Louis serre sa femme et sa fille dans ses bras. Il leur raconte la France qu’elles ne connaissent pas. Elizabeth aura des cousins avec qui s’amuser et les grands-parents paternels seront heureux de la voir. Il décrit  le mas provençal de Servas,  mais ce sont des mots inconnus pour Elizabeth.

Dialogue entre Louis et Yona, sur le pont du bateau :

̶ Y’a-t-il au moins une synagogue, là-bas ?

̶ Une synagogue ? Mais chérie tu n’y allais jamais à Beni-Saf. Tu t’étais d’ailleurs disputée avec ta mère quand tu as épousé un goy comme moi.

̶ Oui mais c’était là-bas. Et je savais que je pouvais toujours changer d’avis. Tu connais le dicton : « Je crois au soleil, même s’il ne brille pas, je crois en l’amour même s’il ne m’entoure pas, je crois en Dieu, même quand il se tait »

̶ Je te trouverai une synagogue, ne t’inquiète pas. Je te la construirai moi-même, s’il le faut.

Action : après la traversée, la famille arrive à Marseille. Yona est fiévreuse et trop fatiguée pour entreprendre la dernière partie du voyage en cariole. Ils s’installent quelques jours dans un hôtel près du port, sur la cannebière, afin qu’elle puisse se reposer avant de continuer jusqu’à Servas. Louis en profite pour visiter la ville avec sa fille.

A Servas, Yona ne se remet toujours pas et Louis finit par l’emmener à l’hôpital de la Conception à Marseille. Sur les conseils du médecin, Yona tente de faire une petite marche tous les jours et de prendre un bain de soleil dans les jardins de l’hôpital. C’est ainsi qu’elle rencontre le patient de la chambre voisine, un homme à la peau abîmée par le soleil qui tente désespérément d’apprendre à marcher avec une seule jambe et des béquilles et souvent accompagné de sa sœur, Isabelle, une dévote, toujours un chapelet entre les mains. Yona les entend se disputer et ce couple improbable éveille sa curiosité. L’homme aussi parle de l’Afrique. Il n’a rien d’un poète et ne parle jamais de son passé, uniquement de son prochain retour à Harrar et Aden.

La fièvre monte et Yona finit par délirer et demande à repartir pour Oran. Elle s’éteint en novembre 1891. De la chambre voisine, on entend crier « Dites-moi à quelle heure je dois être transporté à bord ! »

Car vous avez été étrangers

                                                                                      Béni-Saf, le 25 Octobre 1890

Ma chère sœur,

J’espère que vous êtes bien installés dans votre nouvelle maison. Elizabeth te remercie pour ton colis.  

Je m’inquiète pour Daniel qui est de nouveau tombé malade. Je suis restée à ses côtés toute la nuit. Il avait beaucoup de fièvre. Je prie pour qu’il aille mieux. Louis parle de plus en plus de retourner en France. Il dit que nous serions mieux soignés là-bas. J’hésite encore car Daniel est trop faible pour la traversée et notre vie est ici, que ferais-je si loin ? Quand te reverrai-je ? Louis me promet que les enfants seront bien là-bas, qu’ils s’amuseront avec leurs cousins de France.

Pour lui, c’est facile, il a toute sa famille à Servas. Tu verrais la joie dans ses yeux quand il me décrit le mas de ses parents ! Il promet de planter un dattier pour moi et un abricotier pour Elie, tu sais à quel point elle aime les abricots. Il me répète sans cesse que là aussi ils ont aussi des figuiers. Je lui ai dit qu’il n’était pas question de partir en hiver. Peut-être au printemps, quand Daniel ira mieux.

Yona fut interrompue par une quinte de toux de son fils. Elle s’allongea à ses côtés.

Elizabeth entra silencieusement dans la chambre, releva la couverture sur sa mère et tira rideau d’où s’échappait un rayon de soleil.

-Ils dorment tous les deux, dit-elle tout bas à son père.

-Tant mieux. Ta mère doit être épuisée. Le docteur va bientôt arriver.

                                                        Béni-Saf, le 3 février 1891

Ma Layla,

Pardonne-moi d’avoir tant tardé à te donner dse nouvelles. Louis a dû t’écrire à ma place, je n’en avais pas la force. Heureusement que ma petite Elie nous donne le courage de continuer. Je sais que c’est aussi difficile pour elle que pour nous. Louis a décidé de partir dès que nous aurons réglé nos affaires ici. Il pense qu’Elizabeth besoin d’un nouveau départ.

Aucun parent ne devrait réciter le Kaddish pour ses enfants. Ce n’est pas dans l’ordre des choses. Louis a beau me répéter que les gens qu’on aime ne meurent pas, qu’ils continuent à vivre en nous, chaque fois qu’on pense à eux. On ne peut pas demander à une mère de se contenter de ça ! C’est pire que si on m’avait arraché une jambe.

Il y a eu erreur, quand les parents nous ont nommées, par quelle ironie portes-tu le nom de la nuit quand c’est moi qui connais les ténèbres ? Tu aurais dû, toi, être la colombe. Chaque lettre de toi me donne une étincelle d’espoir.

Tous les jours je pose un brin de jasmin sur la petite tombe de Daniel, qu’il sache que je ne l’oublie pas. 

Je t’embrasse.

Quand le bateau partit pour Marseille, Louis Yona et Elizabeth restèrent sur le pont. Elizabeth retint ses larmes en voyant le port s’éloigner. Le jour commençait à peine. Louis serra sa femme et sa fille dans ses bras. Il leur raconta la France qu’elles ne connaissaient pas, la ferme de Servas, le parfum de la lavande, mais Elizabeth, ne parvenait pas à voir les images que son père décrivait. Elle s’imaginait le port de Marseille semblable à celui qu’elle voyait disparaitre à l’horizon. Une colline avec un vieux rempart et des oliviers, de la terre ocre et aride, la méditerranée à perte de vue et l’odeur du jasmin.

Yona aperçut le regard triste de sa fille.

-Il faut tenter de vivre, ani ve’ata*, lui chuchota-t-elle.

Arrivés en France, ils restèrent quelques jours à Marseille, Yona se sentant trop fatiguée pour entreprendre la route en cariole jusqu´à Servas.

-Juste pour un jour ou deux jours. Tu peux en profiter pour visiter la ville avec Elie, dit-elle d’une voix frêle à Louis qui s’inquiétait de son teint blême et de son front brûlant. 

                                                                            Servas, le 29 mai

Ma petite sœur,

Elizabeth s’adapte vite à la vie ici, elle grimpe aux arbres avec ses petits cousins et rend sa grand-mère folle. Quant à moi, j’ai une toux qui persiste et comme un sifflement quand je respire. Louis veut que j’aille voir un médecin, mais j’ai peur qu’il ne dise rien de bon, et ça me fait tant de bien de voir ma petite Elie commencer à sourire que je ne veux pas lui gâcher sa joie et lui donner à nouveau du souci. Elle en a assez eu pour son jeune âge.

La plume me tombe des mains, je t’embrasse de tout mon cœur.

Louis observait avec crainte sa femme dépérir. Elle finit par accepter de se faire soigner et un matin, la tenant près de lui, emmitouflée dans un grand châle malgré la chaleur de juin, il entreprit la route vers l’hôpital de la Conception à Marseille.

Il logea au même hôtel sur la Cannebière et rendait tous les jours visite à sa femme. Le médecin conseilla à Yona de prendre un bain le soleil tous les jours. Elle allait donc attendre Louis sur un banc dans le jardin de l’hôpital. Là elle croisait souvent le patient de la chambre voisine, un homme au teint basané, du même âge qu’elle, qui s’efforçait rageusement de marcher avec des béquilles. Yona se demandait dans quelles circonstances il avait perdu une de ses jambes mais n’osa pas lui demander. Sa sœur, à l’allure austère s’asseyait souvent près d’elle, un chapelet toujours entre les mains. Elle s’occupait de son frère de façon presque maternelle, ce qui semblait amplifier la mauvaise humeur de ce dernier. Yona les regardait avec curiosité. La femme avait les yeux bleus, le teint très pale et les cheveux blond. Elle s’habillait à la mode européenne et lui, avait un air berbère. Acariâtre, il se plaignait d´être là, quand d’autres l’attendaient à Aden. Sa sœur lui suppliait de retourner à Roche avec elle plutôt que de repartir pour l’Afrique mais il lui rétorquait que le climat des Ardennes lui serait insupportable. Yona demandait ensuite à Louis où se trouvaient les Ardennes et de lui décrire ces paysages du Nord qu’elle ne connaitrait pas.

Malgré les soins et le repos, la fièvre monta et Yona, étendue sur son lit, réclamait son fils.

Un soir, de l’autre côté du mur, on entendit crier « Dites-moi à quelle heure je dois être transporté à bord ! ». Louis se pencha pour embrasser sa femme mais ne sentit plus son souffle.

*moi et toi

Le Péril Rock

-Pierre, le concert va commencer, grouille-toi !

Pierre grogne en refermant son paquet de tabac.

-Tu fumeras plus tard, prends ta bière et viens !

Comme si on ne pouvait pas assister à un concert depuis le bar. C’est du rock, pas une comédie musicale. La musique s’écoute, ne se regarde pas. Mais non, Léa veut toujours être tout devant, là où la foule se bouscule et transpire. Elle veut pouvoir voir le chanteur baver et dégouliner de sueur. Pierre, lui, ça le répugne. Il préfère écouter à distance, les yeux fermés. C’est sa façon à lui d’apprécier la musique. Pas besoin de sauter en l’air, collé à des inconnus.

-Allez ! Je veux voir Slash de près et attraper la chemise d’Axl s’il la lance dans la foule.

-Mais ils sont vieux et gros maintenant. Dieu merci, Kurt Cobain est mort. Ça m’évite au moins ça…

-Qu’est-ce que tu dis ? Interdiction de critiquer des légendes !

J’en ai marre de ses goûts de chiotte ! Toujours des concerts de rock dans la fosse ! rumine Pierre.

Si seulement après il était certain de la ramener chez lui, mais même pas. Elle sort la micro-jupe pour le concert et fantasme sur Slash et Axl Rose, mais pour lui, c’est cols roulés et la ceinture de chasteté.

Pierre attrape son gobelet au vol, tandis que Léa l’entraîne vers la scène. Pas question de gaspiller une bonne bière. Il n’aurait jamais dû accepter de l’accompagner à ce concert débile. Un groupe qui n’a rien composé de nouveau depuis plus de vingt-cinq ans !

Au moins, on ne peut pas marcher vite en se frayant un chemin dans cette foule compacte. 

Le riff de « Pretty Tied Up » commence. Slash a déjà pris la pose, les jambes bien écartées. Léa se met à crier comme une folle et tout le public trépigne de joie. Pierre ne comprend pas ce qui les excite tous. La proximité et l’odeur des fans en sueur commence à le déranger. Il a déjà du mal à respirer. Il avale sa pinte d’une traite et se dit que peut-être s’il s’habillait en cuir et se montrait violent avec Léa, elle aimerait ça.

La pose suggestive du guitariste lui rappelle qu’il a bu énormément et qu’il n’a pas eu le temps d’aller aux toilettes. Il ne va pas tenir deux heures comme ça.

C’est alors qu’il voit au loin le néon rouge qui indique les WC. Si seulement Léa pouvait se sentir mal et lui demander de s’en aller. Il serait alors un héros, il la sortirait de là en lui disant quel dommage de rater un si beau concert. Elle se sentirait coupable et s’offrirait à lui pour se faire pardonner. Mais, elle est déjà hypnotisée et danse, collée serrée à un type en perruque rousse et bandana.

-Ça t’a plus ?

– Super !

-Alors, le mois prochain, je t’emmène au Hellfest !

Ah non ! Là ce serait le festival de trop. Trois jours de AC-DC, Scorpions et Kiss. Des papys suivis de leur horde de chevelus excités et ce bruit qui casse les oreilles. C’est toujours Léa qui choisit les sorties. Jamais elle ne lui demande ce qu’il aimerait faire. Pierre n’en peut plus. La foule l’incommode et il ne sait pas danser. Il aime la musique classique, l’opéra. Et s’il lui faisait un crochepied, là au beau milieu de la foule ? Elle tomberait, se ferait piétiner par tous ces balourds imbibés et il pourrait partir tranquillement. Il ferait semblant de l’avoir perdue.

Il fouille ses poches pour chercher son briquet mais dans leur précipitation, il l’a laissé sur le comptoir.

Il crie son désarroi à l’oreille de Léa.

-Tu ne vas pas me laisser toute seule, on va jamais se retrouver dans cette foule !

Elle continue à se trémousser. Quelle casse-pieds. Si avec tout ça, il n’arrive toujours pas à la mettre dans son lit, il la jette, s’assure-t-il. Mais en attendant, Pierre ne tient plus en place et la vue de l’entrejambe de Slash, si près, n’arrange pas les choses. Il s’éponge le front. Il transpire aussi maintenant. Il aurait dû garder un fond de bière et la renverser sur la jupe de Léa. Il s’excuserait, elle serait gênée et ils quitteraient la fosse. Il regarde par terre. De la terre battue. Peut-être que s’il faisait là, sur place, discrètement, la terre absorberait tout. Mais oui, c’est ça ! Ni vu ni connu ! Toutes les têtes sont tournées vers la scène. Personne ne fait attention à lui. La foule est immense. Quoi qu’il fasse, il n’aura jamais le temps de se frayer un chemin pour sortir de là et aller aux toilettes.

D’une main fébrile, il ouvre sa braguette et pousse un soupir de soulagement.

Enfin, il commence à se relaxer, il est même prêt à essayer d’apprécier ce bruit. Il n’a pas fini que la mélodie de « Don’t Cry » commence. Léa, grisée, se tourne vers lui pour l’embrasser et sent un liquide chaud qui lui éclabousse les jambes. Pierre voit d’abord l’incompréhension dans son regard puis le dégout. Il l’entend crier, quand le poing du type à la perruque rousse s’écrase sur son nez.

-Dégueulasse !

A cet instant, ce n’est pas la chemise du chanteur mais une guitare électrique qui vole au-dessus de lui et le frappe en plein front.

La musique s’arrête au moment où il s’écroule au sol, le pantalon défait, la tête dans une flaque tiède.

 

De la Terre à Mars

« Monsieur, ça sert à quoi pour l’examen, cet exercice ? »

« À rien, mais si tu poses encore une question, ce sera noté ! »

Les reproches et les insultes fusent et l’enseignant doit lever la voix pour faire taire la classe. Dès que les élèves entendent le mot « note » c’est la panique.

« C’est juste un exercice pour vous faire découvrir de nouveaux mots et apprendre à les aimer, à jouer avec. Comment voulez-vous lire Barjavel si vous n’avez aucun vocabulaire ? Et je vous rappelle que, oui, vous devez lire Ravages pour l’examen. Bon, quel groupe est prêt ? Vous avez bien mis les dix mots de la consigne ? Mathilde, je vois que tu as envie de parler, nous t’écoutons. »

La jeune-fille se lève en souriant.  A côté d’elle, Maria chuchote rapidement les dernières instructions. Mathilde lui fait un signe et hoche les épaules. 

 Arrivée au tableau, elle passe une main dans ses cheveux, toussote un peu avant de commencer :

« Cela faisait plus 315 jours que Matt n’était seul avec rien qu’une pomme de terre à manger par jour. Il avait maigri, vieilli, enlaidi, il était bien loin du Jason Bourne d’avant…

« Eh, t’as regardé Seul sur Mars hier soir ? » s’écrit Luca au fond de la classe.

« On n’interrompt pas ses camarades ! »

Mathilde  jette un regard interrogateur à son professeur.

« Continue, ne l’écoute pas. »

« Aujourd’hui son corps laissait à désirer. Il lui fallait trouver une solution pérenne et compatible avec le climat martien.  Sa survie en dépendait. Il ne pouvait plus attendre que la solution vienne d’ailleurs. Sur terre on le croyait sûrement mort. Son capteur ne recevait plus le moindre clic, signe que les recherches avaient été abandonnées. Le projet « Clair de terre » auquel il avait participé avait échoué. II n’y avait plus d’espoir. Le génome humain n’était pas compatible avec la vie sur Mars. Malgré les nombreuses tentatives de reproduction avec des habitants d’autres planètes, il était impossible de coloniser la galaxie. Aucun chercheur n’avait pu la transformer et certainement pas lui, chercheur de seconde zone avec une médiocre vision du futur. »

Sa lecture terminée, elle plie sa feuille et attend.

« C’est très bien, tu peux t’assoir…Un ou une autre volontaire ? » 

Départs

 

1.Carcavelos

Assise dans un café, au bord de la mer, je prends mon petit déjeuner en compagnie d’un livre. D’ici on n’entend plus le bruit de la route qui longe la côte. Juste le train qui passe régulièrement. Au début, je trouvais ce bruit insupportable. C’est devenu comme la sonnerie d’une vielle horloge qui marque les quarts d’heures. Le dos tourné à la gare de Carcavelos, je scrute l’horizon. Lisbonne au loin d’un côté et Cascais de l’autre. Quelques coureurs font leur exercice matinal. L’automne est ma saison préférée ici, car la plage et la promenade ne sont pas prises d’assaut par les touristes et les vacanciers. Seuls les étudiants de la nouvelle université traversent la rue pour prendre un bain de soleil entre deux cours. Quelle chance de pouvoir étudier ici. Je compte les surfeurs qui réussissent à prendre la vague, ceux qui tombent. Je rêvasse en prenant une grande bouffée d’air marin. A maresia, c’est tellement plus joli. Quand le brouillard n’est pas encore levé on peut même sentir des gouttelettes sur la peau. Je tends mes mains pour les attraper et respirer l’Atlantique sur ma paume. Le vent parfois apporte aussi les senteurs des pins et des eucalyptus du parc, et, quand le ciel est au gris, c’est comme une odeur d’enfance qui revient. Je sais à présent que si je nage tout droit jusqu’au bout du monde, je ne me retrouverai certainement pas au Brésil. Je demandais toujours à ma grand-mère si on arrivait au Canada en nageant tout droit de chez nous. Elle haussait les épaules en me regardant comme si j’étais une abrutie et ne répondait jamais. J’ai mis du temps à comprendre que si j’avais pu essayer, je ne serais pas allée plus loin que la baie de Douarnenez. Tout droit, on ne va nulle part. Il faut zigzaguer.

2.Morgat

Nous arrivions à Morgat au début de l’été. Mes grands-parents vivaient près du phare, dans le bois du Kador. Grand-mère venait nous chercher à la gare de Brest. Mon cœur battait dès que je l’apercevais dans la foule. Aux environs de Tal ar Groas, mon frère s’écriait :

« Le premier qui voit la mer a gagné ! »

Crozon…Morgat.

« J’ai gagné ! »

Ensuite nous montions la colline en direction du phare. Toutes fenêtres ouvertes, je respirais à plein poumons l’air de la mer, des pins et des fougères du bois, de la liberté. Je sortais mon bras pour sentir la brise sur ma peau. Allée du Phare. Quand la voiture s’arrêtait sur les gravillons, Grand père posait ses outils de jardinage. C’était l’heure de sa bière et de notre Canada Dry. Grand-mère s’autorisait un verre de « Tue la mort » pour éloigner l’Ankou et les lavandières de nuit. Je croyais que c’était une potion magique, je ne connaissais pas encore une certaine marque de Whiskey.

Ensuite, nous partions à l’aventure dans les bois. Première mission : rechercher le chemin qui menait au Calvaire, en fauchant les herbes hautes à coup de bâton. Puis, descendre jusqu’au port par la falaise et remonter en passant par la cheminée du Diable. Enfin, traverser le bois jusqu’à l’île Vierge où la lande était parsemée d’ajoncs qui sentaient la noix de coco et nous piquaient les mollets. Le dimanche, avec les cousines, nous ramassions des mûres pour faire une tarte. Plus d’une fois, la pâte que Grand-mère avait cuite en attendant notre retour n’avait qu’une seule mûre qui trônait au milieu car nous avions tout mangé en chemin. Elle rigolait en servant le dessert. Grand-père demandait où étaient passés les fruits. Notre plus jeune cousine, le regardait innocemment et répondait,

« Je ne sais pas. Un chevreuil a tout mangé peut-être ! »

  1. Réflexion

 J’ai des difficultés avec les répétitions. J’ai tendance à dire la même chose de plusieurs façons. J’ai eu beaucoup de difficultés à faire ces exercices. J’ai même cru que je n’y arriverais jamais. Parfois, certaines choses n’ont pas de sens.

J’ai toujours eu besoin de sentir la mer proche de moi, pour me calmer ou me ressourcer. J’aime la solitude, la mer, tout ce qui me rappelle la Bretagne. La foule, me stresse. Je préfère la compagnie de mes lectures.

  1. Guincho

« T’es sûr qu’on doit y aller ?

-Oui, tu sais très bien que c’est ce qu’elle voulait !

-Mais c’est le bout du monde là-bas. Quelle idée ! et il pleut tout le temps à Brest.

-T’as raison ! Mais après tout ce qu’elle a fait pour nous, on lui doit bien ça !

– Elle n’en saura jamais rien. »

Les deux frères se regardent et se font un clin d’œil malicieux comme quand ils étaient petits.  C’est décidé, ils n’iront pas jusqu’au Finistère. Après tout, l’océan est le même. Le Portugal fera très bien l’affaire et c’est ici qu’ils ont toujours vécu. Je les regarde de loin en souriant mais sans parvenir à leur dire que j’accepte leur idée. Nous sommes bien ici. Je baisse la tête et je serre bien fort la main de leur petit frère. Puis, je me penche vers lui pour le prendre dans mes bras. Je colle mon nez entre son cou et son épaule, là où il sent le vent et l’herbe fraîche. Depuis tout ce temps je n’ai jamais cessé de penser à lui. Ses frères sont grands, maintenant. Ils n’ont plus besoin de moi et je suis fière de voir les hommes qu’ils sont devenus. J’aurais juste aimé qu’ils connaissent aussi leur petit frère. Il leur ressemble tellement.

Les garçons ont pris leur décision. Le soir même, ils conduisent jusqu’aux dunes de Guincho. Leur père tient une petite urne sur ses genoux. Là, entre la forêt et la mer, ils savent qu’ils sont arrivés à l’endroit idéal. Ils ne remarquent pas que je suis près d’eux, que je les regarde tous trois respirer l’odeur des pins et de l’écume. « Ça sent Morgat, ici » disent-ils en cherchant le sens du vent. Doucement, ils ouvrent la boîte et mes cendres s’échappent en voltigeant, au rythme de la milonga que nous dansions leur père et moi, tous les soirs dans le salon avant que la musique ne s’arrête et que le silence ne s’installe entre nous.

Maxima Culpa

 

Le père Marius avait quitté son diocèse du Midi et s’était retrouvé dans un coin perdu au fin fond de la Bretagne. Le bout du monde, pensait-il. Cette paroisse de Plougastel-Daoulas était le bon endroit pour faire pénitence. Cependant, il regrettait le soleil de Provence où même le mistral lui semblait plus doux que ce terrible vent noroit et ce crachin permanent. Mais il ne se plaignait pas et venait en aide à tous ses fidèles. C’est ainsi qu’il avait accepté d’aider une petite à réviser son latin.

-Latet… anguis… in herba…comment traduirais-tu cette phrase ?

Cécile ne répondit pas. Elle leva les yeux vers le prêtre, un crayon mâchouillé dans la bouche. Quand elle le regardait ainsi avec ces yeux bleu profond, Marius se trouvait mal. Il avait envie de prendre ce visage poupon entre ses mains et de le caresser. Pas tout à fait adulte, mais déjà plus une enfant. Se rendait-elle seulement compte de l’effet qu’elle lui faisait ?

Il détourna le regard, toussa un peu pour relâcher la tension et s’assit vivement, la main sur le ventre pour éviter ce désir qui montait en lui. Il croisa les jambes et poussa sa chaise bien contre la table. Dieu est en train de me tester avec cette enfant. Mon père, ne me soumets pas à la tentation. J’ai fait vœu de célibat, je tiendrai bon, se répétait-il. La sueur perlait à son front.

Le crayon encore entre les lèvres, Cécile se redressa sur son siège. Il aperçut alors poindre un début de poitrine.  Mon Dieu, pardonnez mes égarements.  Il fouilla sa poche à la recherche d’un mouchoir, se racla la gorge, et tamponna son front brûlant. Pourquoi ai-je accepté d’aider cette petite ? Marius, ta bonté te perdra. Certaines personnes te sont peut-être envoyées par le diable, afin de mettre ta Foi à l’épreuve.

-Un serpent…heu…dans l’herbe ?

La petite voix le tira de sa rêverie.

-Pardon ? qu’as-tu dit ?

Le crayon sortit doucement de la bouche. Mon Dieu, ce geste !  Cette bouche ! Comme j’aimerais être celui qui lui donnera son premier baiser. Non, elle est trop jeune pour cela encore. Je vais bien la sermonner pour m’assurer qu’elle n’approche pas de ces garçons mal intentionnés. Moi, en revanche, je ne recherche que son bien. 

-Un serpent…agit ? …dans l’herbe ?

-Réfléchis bien, voyons, Cécile. Que font les serpents dans l’herbe ?

Elle haussa les épaules et se mit à balancer ses jambes nues sous la table. Ses pieds ne touchaient pas encore le sol. Le prêtre entendit des pas et se leva brusquement. Il faut que je marche un peu. Que m’arrive-t-il donc ? Penché en avant, la main sur le ventre, il s’éloigna de la table à grand pas et ouvrit la fenêtre pour respirer l’air frais.

La mère de Cécile entra dans la salle à manger.

-Vous allez bien, mon père ? demande-t-elle, le voyant, dos tourné, le nez à la fenêtre, prenant de grandes inspirations.

 Elle a remarqué quelque chose. Il faut que je me calme. Il s’essuya à nouveau le front puis tira un chapelet de sa soutane.

-Oui, oui, merci. Juste une petite crampe à l’estomac. J’ai dû manger trop vite, ce midi.

Il resta face à la fenêtre.

-Voulez-vous une camomille ou un verre de cidre pour vous soulager, mon père ?

-Un tout petit verre de cidre serait parfait, merci beaucoup.

Elle sortit. Le père Marius retira son chapeau et le tint contre son bas-ventre avant de vite retourner s’assoir à côté de Cécile.

Il posa son index gras et boudiné sur le cahier de l’enfant.

-Anguis, signifie il se cache. Cécile, tu as surement déjà aperçu des serpents dans ton jardin.

Elle hocha sa jolie tête et une petite boucle blonde tomba sur son front. Malgré lui, sa main s’attarda sur cette mèche et la lui repassa lentement derrière l’oreille. Quelle douceur ! Elle avait les cheveux d’un ange. De savoir tant de beauté dans un objet inatteignable, un fruit interdit, la rendait plus désirable encore.

La mère de l’enfant entra de nouveau, une bolée de cidre à la main, la bouteille sous le coude et quelques galettes dans une petite assiette ébréchée. Marius retira son bras à toute vitesse et serra fort son chapelet.

-Tenez, mon père.

Elle posa la bolée et les galettes sur la table, servit le prêtre et laissa la bouteille devant lui.

-Bon, où en étions-nous ? demanda le père Marius en toussotant.

-Vous êtes certain que ça va, mon Père ? Vous êtes tout rouge. Vous n’avez pas attrapé froid, au moins ?

-Ne vous inquiétez pas pour moi, merci Rozenn. Juste un petit mal de ventre, ça va passer.

-Assez de version pour aujourd’hui. Nous allons réviser les trois premières déclinaisons, ensuite, réciter un Pater et ce sera tout pour aujourd’hui.

Il contempla le liquide doré de la même couleur que les cheveux de la petite Cécile. Il but d’une traite et se resservit.  Cela lui réchauffa la gorge et l’aida à dissoudre ses pensées un instant. Il n’entendit pas les déclinaisons que Cécile récita tout bas. Il était trop troublé.

En apercevant Rozenn debout près de la porte il joignit les mains en signe de prière.

-Pater Noster qui es in caelis…un peu plus fort ; Cécile, je ne t’entends pas !

La prière terminée, il se releva avec difficulté, serrant fort son chapeau contre son bas-ventre. Le chapelet tomba au sol.

-Cécile a eu bien des difficultés à se concentrer aujourd’hui, soupira-t-il sans conviction, pour dire quelque chose.

-La prochaine fois, je l’enverrai chez vous, mon Père, vous serez bien plus à l’aise.

 

Les fleuves impassibles

Aujourd’hui, c’est la rentrée. Comme chaque année, je sens l’angoisse monter, j’ai du mal à respirer. Impossible d’avaler mon petit déjeuner malgré les insistances de ma mère.

-Je ne peux pas y aller.

-Tu as passé l’âge de nous faire tes crises, tu as 16 ans maintenant.

-J´ai pas dit que je ne voulais pas. J’ai dit que je ne pouvais pas.

Je tremble. Je déteste l’école, je n’ai jamais compris à quoi ça servait et en plus je n’ai pas d’amis. Cette année j’entre dans un nouveau lycée, je vais devoir prendre le métro et rester déjeuner là-bas. Je n’ai encore jamais fait ça. Jusqu’à l’année dernière, l’école était à deux pas et je rentrais tous les midis. J’évitais la cantine pour qu’on ne remarque pas ma solitude. Dans la cour je me tenais derrière un groupe pour faire semblant de participer à leurs conversations, je me promenais en rêvassant ou je prenais un livre, feignant d’être studieuse, comme en classe. J’esquivais les autres, discrètement. En troisième, j’en ai eu assez et j’ai commencé à sécher les cours. D’abord un, puis deux, puis je finis par faire semblant d’y aller. J’avais l’impression de disparaitre, de ne plus exister. Je me sentais légère, insignifiante. Personne ne semblait remarquer mon absence…jusqu’au jour où je fus renvoyée.

Mon père accepte exceptionnellement de me conduire en voiture avant d’aller au travail.

Je suffoque. Impassible, ma mère fouille un peu dans la cuisine et me tend un sachet en papier. Je mets le nez dedans pour calmer ma respiration. Encore une crise de spasmophilie. Peut-être vont-ils me laisser tranquille. Mais non, ma mère me soulève par le bras et me secoue. Il faut y aller. Je suis en retard, dès le premier jour. Je sens des fourmillements dans les jambes, comme si elles aussi voulaient prendre la fuite. En chemin, mon père doit arrêter la voiture deux fois pour me laisser vomir dans le bas-côté. Voilà ce que c’est de m’obliger à prendre un petit déjeuner. Malgré ça, ils n’ont aucune pitié de moi et on continue la route. Arrivés à devant le lycée, je supplie, la voix étranglée.

-J’ai une heure de retard, qu’est-ce que je vais dire ?

Ils m’accompagnent et nous nous retrouvons tous les trois dans le bureau du directeur. Je baisse la tête et ne dis même pas bonjour.

Mes parents s’assoient et se mettent à déballer ma vie, comme d’habitude. Pas d’amis, crises de panique, phobie scolaire, phobie sociale, qu’est-ce qu’on a fait pour mériter ça, tout y passe. Il va me prendre pour une folle. Maintenant je ne pourrais plus être une autre, ici aussi, ils vont tous m’appeler « la folle de Chaillot ». Je regarde mes mains et je compte : Inspire, un, deux.  Comme je descendais des fleuves impassibles, expire, trois quatre…

Le directeur me parle mais je n’entends pas. Je me concentre sur ma respiration. D’un coup ils se lèvent tous, mes parents sortent. Je suis toujours assise. Le directeur se tient debout près de la porte et attend. Je hoche imperceptiblement la tête et il me dit :

-Ta classe est au fond du couloir, je t’accompagne.

Je ne réponds pas. Il n’est pas pressé. Il me laisse le temps d’essayer de prendre des forces. Je me perds dans la contemplation de mes ongles rongés…un noyé pensif parfois descend

-Annie, tu viens ? finit-il par insister.  

– Ne t’inquiète pas, ça va bien se passer. Ici, tout le monde s’entend bien. On se tutoie tous. Tu peux m’appeler Guillaume. Vous êtes en cours de maths en ce moment, avec Virginie.  Ce sera aussi ta prof principale.

Je me lève avec difficulté et le suis, en silence et en traînant des pieds. J’ai vu le soleil bas, tâché d’horreurs mystiques. Il s’arrête et frappe à une porte. D’un bond, je me colle le long du mur. Qu’est-ce qui m’a pris ?  Je reste immobile. Ma vue se trouble. Virginie sort de la classe, et vient vers moi. Elle est calme, souriante. J’ai la tête qui tourne.

-Viens, personne ne t’a vu.

 Au moment où elle me touche, je lui mords le bras, comme ça, sans raison. C’est plus fort que moi. Guillaume m’attrape, je pousse un cri et lui enfonce un coup de coude dans l’estomac avant de m’échapper en courant. J’entends des voix, des surveillants apparaissent de tous côtés mais je continue à courir. Le portail est fermé, je grimpe par-dessus, mon jean se déchire sur le grillage. Il faut que je parte, je ne peux pas rester ici, c’est impossible. J’ai envie d’hurler mais j’arrive à peine à respirer. Je pleure. Je dévale l’escalier du métro et là devant l’entrée, je tombe assise contre un mur, la tête appuyée sur mes jambes repliées. Je m’aperçois que je n’ai pas pris mon sac. Je n’ai pas d’argent, pas de ticket de métro, rien. Qu’est-ce que je vais dire aux parents ? J’ai l’impression que mon cœur va exploser tellement il bat vite. J’essaie de déglutir. Je ne pourrais plus retourner au lycée. Mon rimmel a coulé, je dois faire peur. Ça ne fait rien, ici le flot des gens passe sans se voir. J’essaie de voir mon reflet dans une glace. Mais au lieu de moi-même, je me trouve nez à nez avec un portrait de Rimbaud, habillé en vagabond. C’est bientôt le centenaire de sa mort. J’ai l’impression que c’est moi qu’il regarde, il me parle. Je lui souris. Finalement ça va aller, je ne suis plus seule.

 

Le vert paradis

 -Je ne veux pas partir !

-Ma petite, tu n’as pas le choix, on ne t’a pas demandé ton avis.

Ma mère est énervée, elle trie nos jouets et empile les plus gros dans le jardin. Je ne comprends pas d’où vient cette frénésie, cette envie soudaine de se débarrasser de nos affaires et de nous.

La journée avait pourtant bien commencé, c’était le dernier jour d’école. Je savourais un paquet de Taytos sur le chemin de la maison. Je me sentais grande quand je quand je rentrais seule avec ma sœur.  Elle ne m’obligeait pas à lui tenir la main comme le faisait toujours maman. Elle se tournait juste vers moi de temps en temps pour me demander d’avancer plus vite.  Mais je ne pouvais pas, j’étais trop occupée à lécher mes chips une à une. Nous avions droit tous les jours à un paquet de chips, une briquette de lait et une pomme pour notre goûter. Nous attendions toujours la sortie  pour manger pour ne pas partager avec les enfants affamés qui se ruaient sur nous dès qu’ils apercevaient le paquet bleu et rouge à la patate souriante. 

-Je veux rester ici !

Je sanglote. Ma mère pousse un soupir agacé. Nous étions à peine arrivées, quand maman nous a annoncé que le lendemain nous partions pour la France, seules, ma sœur et moi. Papa et elle resteraient à Dublin pour s’occuper de la maison. En Septembre, nous irions dans une nouvelle école, à Paris.

-Et Aramis ? demande Elise.

Je n’entends pas la réponse tellement je suis bouleversée. Pourquoi devons-nous quitter Dublin ? Pourquoi une telle précipitation ?

Les voisins, tout contents, sont invités à se servir dans le jardin. J’en vois un ramasser ma guitare et un autre, ma peluche Bambi qui est si grande qu’il s’en sert comme d’un poney. C’est ma plus belle peluche. J’aperçois, dans le tas certains de mes jouets préférés, mon mange-disques orange, mon dauphin à roulette qui laisse des empreintes de poissons dans le sable. Il n’y a pas de plage à Paris, à quoi me servirait-il ?

-Je vous déteste, je veux plus jamais vous parler !

Je sers les poings et je monte les escaliers en courant pour me réfugier dans ma chambre. Aramis me suit en aboyant. Je ferme la porte derrière lui. A genoux, je le caresse en pleurant. Il me lèche le visage, comme s’il voulait essuyer mes larmes. A moins que ce ne soit les restes de chips collées à ma figure. Se rend il compte de la situation ? Moi-même je me sens perdue et personne ne veut m’écouter et m’expliquer ce qu’il se passe. J’ai l’impression que les parents s’en fichent de nous. Je suis furieuse de ne pas avoir été prévenue, qu’on ne m’ait même pas demandé mon avis, qu’on ne nous ait pas consultées, Elise et moi sur ce départ soudain. Evidemment, je ne veux pas quitter Dublin. Je ne suis encore jamais allée en France, je ne me sens pas française. Les adultes n’ont pas de cœur. Comment peuvent-ils se débarrasser de leurs affaires, de leurs enfants, et même peut-être de leur chien, comme ça, sans regret, comme s’ils s’agissaient de vieux vêtements trop petits ?

-Toi aussi, Aramis, ils vont t’envoyer ailleurs ! Je parie qu’ils vont te donner à un voisin, comme Bambi. J’aimerais que tu viennes avec nous. Qu’est ce je que je vais faire sans toi ?

Cette nuit-là, je me réfugie dans le lit de ma sœur. Nous ne dormons pas. Elle me raconte des histoires et j’écarquille les yeux pour ne pas pleurer. La chaleur du corps d’Aramis allongé sur mes pieds me réconforte un peu. C’est le seul qui parvient à dormir, insoucieux de tout ce qui se passe autour de lui. J’ai des fourmis dans les jambes mais je n’ose pas bouger, je ne veux pas le déranger.

Le lendemain, ma mère nous accompagne, à l’aéroport. Elle a l’air fatiguée, absente, pressée de partir et de nous abandonner. Elle nous souhaite un bon voyage, je tourne la tête pour ne pas répondre. Je ne veux pas lui laisser le plaisir de voir mes larmes. Elle embrasse Elise.

-Occupe-toi bien de ta petite sœur et embrasse tes grands-parents pour nous. Soyez sages, les filles !

 Du coin de l’œil, je la vois s’éloigner, le dos vouté, Je lui en veux. Je refuse de voir que ses yeux sont cernés, qu’elle a vieilli tout d’un coup et qu’elle aussi a l’air triste, presque hagard. Nous partons seules, ma sœur et moi pour toujours. Que vont faire les grands-parents ? Nous les connaissons à peine. Ils sont trop vieux pour s’occuper de nous et vont nous envoyer ailleurs, eux aussi. Elise me prend la main tandis qu’une hôtesse nous passe une pancarte autour du cou. « Enfant non-accompagné. » Je me demande ce que nous avons fait de mal. Je fouille dans ma mémoire, cherche des indices mais je ne trouve rien. L’hôtesse nous installe au premier rang dans l’avion. Avant le décollage, elle s’assoit en face de nous. Elle sourit. Elle doit avoir pitié de nous.

La tête appuyée contre le hublot je contemple Dublin qui brille de reflets dorés avant de disparaitre derrière un nuage. Je ne sentirai plus jamais ce parfum d’herbe fraîche après une averse, je ne verrai plus toutes les saisons défiler en une seule journée, semant de nombreux arcs en ciel. J’aimerais être irlandaise pour pouvoir rester ici toujours. Mais les parents sont français. Ils ne nous ont jamais dit qu’ici, ce n’était pas chez nous. Je me sens chez moi pourtant, et je sais déjà que ce ne sera jamais le cas à Paris. Je me demande alors à quel pays j’appartiens.  J’ai la tête qui tourne et du mal à respirer. Je me tourne vers Elise et je lui dis :

-Puisque maman ne m’écoute jamais et que papa n’est même pas intervenu, c’est pas la peine de parler, je ne dirai plus jamais rien. 

Ma grande sœur me serre fort dans ses bras, elle se sent responsable, elle sait qu’elle doit me protéger. Je n’ai que sept ans et je ne sais pas encore tout ce qui se passe dans sa tête, qu’elle aussi se sent déracinée. Je remarque alors qu’elle porte sa veste avec le logo de l’école, comme s’il s’agissait d’un jour comme les autres.

-Je vais tout faire pour pouvoir revenir un jour, je te le promets. 

 Je hoche la tête mais je ne réponds pas. C’est fini, je ne parlerai plus.